Trente ans après, que reste-t-il de l’esprit “Frou-Frou” ?

Le 12 septembre 1992, le premier numéro d’une “émission interdite aux hommes”, “Frou-Frou”, était diffusé sur France 2. Révolutionnaire ? L’animatrice Christine Bravo revient sur ce show féminin qui ne dura que deux ans mais marqua les esprits.

Quand Christine Bravo a reçu notre demande d’interview pour les 30 ans de Frou-Frou, elle est demeurée interdite. « J’étais stupéfaite : à l’époque, Télérama nous avait traitées avec mépris. Pour eux, nous n’étions que des filles vulgaires qui papotent », se souvient-elle. L’article parle en effet de « jacasseries » et de « fous rires de collégiennes »…

Pendant deux ans, le samedi vers 19 heures, Christine Bravo et ses chroniqueuses (Tina Kieffer, Joëlle Goron, Sonia Dubois…) ont pourtant mené une petite révolution : elles ont travaillé en non-mixité pour nourrir un divertissement à destination des femmes (même si l’émission était produite par Thierry Ardisson). Les chroniques mode, conso, sexo, pompées sur la presse féminine, avaient pour but d’échanger des conseils et des bons plans, « comme dans une soirée entre copines », selon les mots de Christine Bravo dans la première émission.

Dans les années 1990, cette promesse anodine et légère est un coup de pied dans la fourmilière du PAF et l’animatrice l’apprend à ses dépens. « La misogynie était constante, raconte-t-elle. Les animateurs hommes, c’était tout un système : ils bouffaient avec le patron, ils flattaient, ils obtenaient. Moi, je n’allais jamais aux pince-fesses avec les boss des grands médias. »

Quand, soutenue par Hervé Bourges (alors président de la chaîne), elle enregistre la première émission, Christine Bravo a 36 ans, dix ans d’expérience dans les médias et elle est enceinte de six mois. Bref, elle a tout du vilain petit canard et Frou-Frou ressemble à un « village gaulois », comme elle aime le dire.

“Il y avait une grosse, une vieille, deux jolies filles, une bourgeoise catho… qui riaient ensemble.” Christine Bravo, animatrice

« Interdit aux hommes », annonce le générique ? « C’était la meilleure manière de forcer les hommes à regarder et amorcer la réflexion sur les tâches ménagères, l’intimité, la virilité. On était un peu comme le magazine Elle qui traîne dans les toilettes », s’amuse Christine Bravo, qui refuse pour autant de parler de média féministe. « À 17 ans, j’étais déjà féministe, je me suis battue pour la contraception, pour l’avortement, j’étais si engagée que ce que l’on faisait à Frou-Frou n’était pas de la lutte acharnée, plus du menu fretin. »

La rareté d’une telle initiative marque les esprits et Frou-Frou fait son trou dans l’inconscient collectif. « Les télespectatrices se reconnaissaient dans ces femmes complices et pas rivales. Il y avait une grosse, une vieille, deux jolies filles, une bourgeoise catho… qui riaient ensemble. » Gare à ceux qui reprocheraient au programme sa futilité : « La frivolité, c’est formidable ! soutient l’animatrice. Les femmes avaient plein d’ennuis à gérer seules dans la vie : les otites des enfants, les crises d’ado, elles s’amourachaient de la mauvaise personne, devaient gérer les parents qui vieillissent… La frivolité peut être une bouée de sauvetage ! »

“On faisait des tests produits en direct et France 2 perdait des contrats publicitaires !”

Si l’émission reprenait les codes de la presse féminine, c’était aussi parfois pour en détourner les effets pervers et redonner du pouvoir aux femmes. « On a eu une liberté folle, raconte Christine Bravo. On faisait des tests produits en direct et France 2 perdait des contrats publicitaires ! » La présentatrice se souvient ainsi d’une pub Danone où un homme teste à l’aveugle des yaourts. « On l’a refaite avec Christian Clavier, il a pris un yaourt Danone et a dit en direct qu’il avait un goût de merde. Ils ont demandé que je sois virée, la chaîne a refusé. » Elle se souvient aussi d’un procès avec Chanel : « Ils avaient sorti un slip kangourou qui coûtait la paie d’un smicard. Avec Valérie Lemercier, on a dessiné leur logo sur un slip Carrefour et on a eu droit à un procès pour avoir ridiculisé la marque ! »

Pour les 30 ans de l’émission, Christine Bravo n’avait rien prévu – pour tout dire, elle avait même oublié l’anniversaire. Mais elle fait un constat : si le féminisme n’est plus un gros mot, les grandes chaînes n’ont jamais vraiment renouvelé l’expérience de la non-mixité à cette heure de grande écoute. « Quand Le Grand 8 a été lancé en 2012 [émission présentée sur D8 par Laurence Ferrari, avec notamment Roselyne Bachelot et Hapsatou Sy comme chroniqueuses, ndlr], des journalistes ont parlé de deuxième Frou-Frou, alors que cela n’avait rien à voir, tant les émissions où les femmes sont seules aux commandes restent rares », souligne-t-elle.

https://youtube.com/watch?v=WuS452wyM4g

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