Sur France 3, “La Traversée de Bourvil” : “Il était au service du public, il jouait pour lui plaire”

Diffusé ce 23 septembre, un documentaire explore les faces cachées de la carrière du comédien, dont l’immense talent se déployait bien au-delà de la comédie. Entretien avec l’un de ses deux fils, Philippe Raimbourg.

Professeur d’économie financière à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, Philippe Raimbourg avait 17 ans, en 1970, lorsque mourut son père, Bourvil. Alors que France 3 diffuse ce soir le documentaire La Traversée de Bourvil, il évoque pour nous des aspects moins connus de l’homme et de l’artiste.

Il existe un fossé entre l’image du personnage Bourvil, souvent réduite à celle du paysan tendre et naïf, et la grande diversité de son répertoire. Comment l’expliquez-vous ?
Son premier emploi fut celui du comique paysan, filière qu’il exploita avant d’acquérir une autre dimension, grâce aux rôles dramatiques de La Traversée de Paris, en 1956, puis du Miroir à deux faces. Son fil conducteur était la satisfaction du public. Il paraît cohérent qu’après la comédie il se soit dit : et maintenant, qu’en est-il de l’émotion ? ; qu’il oscille de l’un à l’autre. L’une de ses grandes forces était, d’ailleurs, de passer très rapidement, et efficacement, du rire aux larmes.

Où s’épanouissait-il le plus ?
Dans le registre comique. Parce qu’il aimait plus que tout faire rire l’auditoire. Il avait alors cette impression de le tenir dans sa main et de l’amener là où il voulait ! Cette motivation justifiait son implication professionnelle, mais cela passait par un très grand respect du public. Il était, au sens fort du mot, à son service. Il jouait pour lui plaire. Ce souci guidait sa carrière.

“Lui qui était populaire en Russie et même en Chine, avait en lui le rêve américain !”

Bourvil va incarner des personnages antipathiques (dont son Thénardier des Misérables), mais l’ultime – et grande – rupture survient avec le film sorti après sa mort, ce magistral Cercle rouge, dans lequel Jean-Pierre Melville lui réserve un rôle de commissaire opaque, qui vit avec son chat.
Ce personnage très original, trouble et solitaire est en effet en rupture totale avec l’image que le public avait de lui. Il aurait poursuivi dans cette voie s’il en avait eu le temps. Il aimait la comédie, mais il ne renonçait pas aux rôles tragiques, plus lourds. Je pense à ce film physique qu’est Les Grandes Gueules, avec Lino Ventura. Je me souviens de mon père revenant du tournage dans les Vosges. Il s’y était beaucoup impliqué.

Vous faisait-il part d’autres envies pour sa carrière ?
Oui. Mon père désirait travailler avec des compagnies nord-américaines. Il avait été fasciné, après avoir participé, en 1961, au tournage du Jour le plus long, par leur professionnalisme. Lui qui était populaire en Russie et même en Chine, avait en lui le rêve américain ! Il aurait aussi aimé jouer Molière, sur scène…

Pour revenir à la comédie, si ses plus grands succès sont les très familiaux Le Corniaud et La Grande Vadrouille, de Gérard Oury, il a davantage tourné avec Jean-Pierre Mocky, depuis l’anticlérical Un drôle de paroissien, jusqu’à la satire sexuelle L’Étalon. Bourvil aimait-il aussi choquer ?
Il ne s’agissait pas, pour lui, d’être à contre-pied, mais de s’essayer dans d’autres emplois. Concernant le sujet d’Un drôle de paroissien, mon père rejetait le conformisme clérical lorsqu’il ne s’accompagnait pas d’une foi sincère. Il réprouvait la fausseté d’une démarche mimétique.

Ce partenariat avec Mocky faisait-il débat, chez vous ?
Ma mère était contre, trouvant Mocky trop iconoclaste et dérangeant. Mon père passait outre, si le scénario lui plaisait.

“C’était quelqu’un de joyeux mais aussi de très travailleur, d’organisé. Un homme qui prenait soin – peut-être excessivement – de sa santé et qui ne se laissait pas beaucoup aller.”

Que regardait à la télévision, qu’écoutait comme musiques Bourvil, dans son intimité ?Avec mon père, on regardait peu de films à la télévision. Nous suivions essentiellement les actualités. En matière musicale, il écoutait du classique, mais il aimait aussi les Beatles. Il trouvait qu’ils innovaient et les jugeait très bons mélodistes. Il appréciait particulièrement les chanteurs à texte comme Jean Ferrat et Georges Brassens, notre voisin devenu un ami. Après avoir chanté Aragon et Castille, il était également prévu qu’il enregistre d’autres titres de Boby Lapointe. Ce dernier, populaire, plaisait aussi aux intellectuels ; une approbation que mon père recherchait. Il faut se souvenir que les comédies grand public de Bourvil étaient snobées par l’intelligentsia. Cela le touchait. Sans doute était-il complexé d’avoir quitté l’école après la 5e, bien qu’il fût un élève brillant.

En famille, en 1968.

En famille, en 1968.

Photo James Andanson/Sygma via Getty Images

Dans le même esprit, quelques mois avant de disparaître, Bourvil va enregistrer deux chansons de Gainsbourg : Pauvre Lola et une irrésistible parodie de Je t’aime moi non plus, avec Jacqueline Maillan, baptisée Ça
Là, il ose vraiment ! C’est franc et fin en même temps. Et c’est drôle ! J’avais assisté à l’enregistrement aux studios de Billancourt. Je revois mon père et Maillan rire durant les prises. Serge Gainsbourg était même venu les saluer…

Quelles œuvres de votre père vous touchent le plus ?
Ses chansons surréalistes de l’après-guerre, comme Les Haricots ou Timichiné la pou pou, qui parodie Tino Rossi. Et, au cinéma, outre Le Cercle rouge, Fortunat (Alex Joffé, 1960), qui traite de façon originale de la guerre, et dans lequel il se montre bouleversant.

Qui était-il au quotidien pour votre frère, Dominique, et vous ?
C’était quelqu’un de joyeux mais aussi de très travailleur, d’organisé. Un homme qui prenait soin – peut-être excessivement – de sa santé et qui ne se laissait pas beaucoup aller. De même, il n’aimait pas trop nous voir chahuter, mon frère et moi. Mais ce n’était pas un comique triste. Il était fondamentalement optimiste et aimait la vie !


À voir
r La Traversée de Bourvil, documentaire de Bernard Faroux (2022). Vendredi 23 septembre sur France 3 à 21h10

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