Paris Photo : quelques morceaux de choix parmi un monceau de merveilles

La 25e édition de Paris Photo se déroule au Grand Palais éphémère du 10 au 13 novembre. Un cru de haute volée, dans lequel “Télérama” a sélectionné les stands et photographes à ne pas rater.

Les quelques millions nécessaires pour s’acheter ici tout ce qui nous plaît ? On ne les aura pas. Restent quatre jours pour profiter pleinement de cette 25e édition de Paris Photo, foire à nulle autre pareille, dont les cent quatre-vingt-trois stands – tenus par des galeries venues de trente et un pays différents – dessinent l’un des plus beaux musées de la planète, alignant un nombre de chefs-d’oeuvre époustouflant dans un bel équilibre entre passé et présent, grands maîtres et photographes à découvrir. Parmi les exposants, beaucoup ont opté pour des monographies, faisant par ailleurs un plus grand effort qu’à l’accoutumé pour présenter des travaux de femmes. Mais ces quatre jours seront-ils suffisant pour tout voir ? Pas si sûr. Petit tour d’horizon des stands à ne surtout pas rater.

Chez Stephen Daiter (Chicago), l’esclavage n’est jamais bien loin

Dawoud Bey, « Cabin ».

Dawoud Bey, « Cabin ».

Photo Dawoud Bey/Courtesy of Stephen Daiter, Chicago.

Stand A24. Au cœur de cet ensemble : l’Amérique photographiée par les plus grands de Robert Frank à Diane Arbus, en passant par William Eggleston, le maître de la couleur. Mais il y a surtout ce face-à-face prenant entre d’anciennes maisons brinquebalantes d’esclaves du Mississippi toujours habitées lorsqu’elles sont photographiées par Clarence John Laughlin, en 1941, et les mêmes immortalisées en 2019, également en noir et blanc, par Dawoud Bey. Nul n’y habite plus et la nature y a repris ses droits. Mais elles restent là, sur ces plantations abandonnées. Comme si elles pouvaient à nouveau servir…

Chez Christian Berst (Paris), le brut à tout-va

Jorge Alberto Cadi, sans titre.

Jorge Alberto Cadi, sans titre.

Courtesy Christian Berst

Stand A25. L’art brut ? Christian Berst en a fait sa spécialité, dénichant d’année en année des artistes totalement inconnus. Et parmi eux, le Cubain Jorge Alberto Cadi (né en 1963) qui découpe, colle, coud des images qui se chargent alors de fantômes et de personnages décapités ou aux lèvres scellées. Une œuvre à la fois mélancolique et glaçante.

À la Galerie Rouge, un reportage hypnotique sur l’épuration

Jean-Philippe Charbonnier, « Exécution d’un collaborateur ».

Jean-Philippe Charbonnier, « Exécution d’un collaborateur ».

Photo Jean-Philippe Charbonnier Estate/Courtesy La Galerie Rouge

Stand C30. Du reportage consacré à l’exécution, le 5 mars 1944 à Vienne en Isère, d’un garçon de course qui avait travaillé pour la Gestapo, Jean-Philippe Charbonnier n’avait publié qu’une seule image – le condamné passant devant le prêtre qui allait lui donner l’absolution. On découvre ici un document rare. Soit la planche contact de toutes les photos réalisées ce jour-là : une foule et des enfants en liesse d’assister à cette mise à mort, les douze fusils alignés au mur, prêt à l’emploi, l’entrée en scène de chacun des protagonistes, la mise à feu, le condamné à terre. Glaçante démonstration de justice publique dont jamais Charbonnier ne se remit. Il s’en explique dans un texte qu’il rédigea trente-neuf ans plus tard, ici à disposition.

À la galerie Silk Road (Téhéran), aux côtés des Iraniennes

Shadi Ghadirian, « Was the last one and already sold. So it is sold out ».

Shadi Ghadirian, « Was the last one and already sold. So it is sold out ».

Courtesy of Silk Road Gallery and the artists

Stand F2. Elle n’a jamais manqué une édition de Paris Photo, permettant ainsi chaque année au public de découvrir la richesse de la scène photographique iranienne et surtout les travaux de ses artistes femmes. La galerie Silk Road présente cette année une image d’une rare puissance de Shadi Ghadirian : une paire d’escarpin rouge aux côtés de godillots sur lesquels subsiste une récente et fine trace de sang. Et puis il y a cet ensemble de Maryam Firuzi qui a convié des consœurs à peindre sur les murs de bâtiments désaffectés. Elle les photographie ensuite aux côtés de leur œuvre. Dignes, debout, s’exprimant comme elles le peuvent, même au milieu des ruines.

Chez Éric Dupont, la photo comme objet de domination

« Afriques entre anthropologie et White Gaze », George Rodger, Claude Iverné, Hugo Bernatzik, Georges Révoil, Roger Parry et anonymes.

« Afriques entre anthropologie et White Gaze », George Rodger, Claude Iverné, Hugo Bernatzik, Georges Révoil, Roger Parry et anonymes.

Courtesy Galerie Éric Dupont

Stand F7. C’est une question presque ontologique sur la photographie que pose Éric Dupont, réunissant sur un mur les premières photos réalisées en Somalie par le diplomate Georges Révoil en 1878 ; des images de George Rodger (1908-1995) qui, après avoir participé à la libération du camp de Bergen-Belsen en 1945, s’en était aller photographier une Afrique « primitive » ; des portraits exotiques d’Adrienne Fidelin, la compagne guadeloupéenne de Man Ray, saisis par Roger Parry dans les années 1930 ; et des tirages d’anthropologues, très colonialistes pour certains. Toutes ces images ont été saisies par des Blancs. La photo est-elle alors un objet documentaire ou un outil de domination ? Passionnante réflexion.

Chez Clairbykahn (Zurich), on passe du rire aux larmes

Philippe Halsman, « May you be able to steal many happy moments in the new year ! ».

Philippe Halsman, « May you be able to steal many happy moments in the new year ! ».

Photo Philippe Halsman / Magnum Photos, courtesy CLAIRbyKahn Gallery

Stand E15. Il y a tout d’abord ces photos, récemment rapportées d’Ukraine par Chien-Chi Chang, de réfugiés saisis derrière les vitres d’un wagon qui les emmène en exil. Ce canon, ensuite, dressé au milieu d’un champ de tournesols en berne. Elles entrent en dialogue avec les portraits d’enfants encore traumatisés par la Seconde Guerre mondiale, réalisés au lendemain du conflit par David Seymour, dit Chim (1911-1956). Pour se remettre de ses émotions, reste la carte de vœux concoctée en 1962 par le génial Philippe Halsman. Le portraitiste et son épouse y apparaissent à la sortie du Metropolitan Museum of Art de New York comme s’ils avaient dérobé La Joconde. Sauf que la leur porte des lunettes et tient une cigarette pour souhaiter à leurs amis de pouvoir voler autant de moments heureux que possible. Jubilatoire.

Chez Alexandra de Viveiros, hommage aux Ukrainiens

Vladyslav Krasnoshchok, sans titre, série « Guerre ».

Vladyslav Krasnoshchok, sans titre, série « Guerre ».

Photo Vladyslav Krasnoshchok/Courtesy Galerie Alexandra de Viveiros

Stand E20. Il est, comme Boris Mikhaïlov, l’un des rejetons de l’école de photo de Kharkiv. Né en 1980, l’Ukrainien Vladyslav Krasnoshchok a parcouru son pays ces derniers mois, rapportant là l’image d’une civile accueillant un militaire, ici celle d’une église transformée en hôpital. Autant de tirages aux couleurs sépia qui renvoient aux deux dernières guerres mondiales, replaçant le conflit actuel dans sa dimension européenne.

Chez Rocio Santa Cruz (Barcelone), no pasarán

Antoni Campañà, « Anonymous citizens waving goodbye to militia members ».

Antoni Campañà, « Anonymous citizens waving goodbye to militia members ».

Photo Antonio Campana/Courtesy of Rocio Santa Cruz

Stand B3. C’est un frère spirituel de Robert Capa que l’on découvre ici. Comme lui, Antoni Campañà (1905-1989) s’est jeté à corps perdu dans la guerre d’Espagne aux côtés des républicains, magnifiant les combattants dans des portraits en contre-plongée, documentant le travail des peintres chargés de la propagande, accompagnant les bataillons qui quittaient Barcelone pour le front. Surtout, ses photos, exaltantes, font la part belle aux républicaines. Ces dernières ont été autorisées à combattre trois mois seulement, obligées de rentrer chez elles ensuite, de peur qu’elles ne transmettent des MST aux soldats…

Chez Deepest Darkest (Le Cap, Afrique du Sud), plus jamais ça

Barry Salzman, « I was wearing my favorite party dress ».

Barry Salzman, « I was wearing my favorite party dress ».

Photo Barry Salzman/Courtesy of Deepest Darkest

Stand B2. Alors qu’il se trouvait dans le pays en 2018 pour travailler sur des photos de paysages, Barry Salzman a entendu parler de la découverte d’un charnier. Pour rendre hommage aux victimes, il a imaginé de photographier les vêtements qu’elles portaient le jour de leur assassinat : un par image, toujours sur fond gris. Avec cette phrase lancinante pour légende – « Ce jour-là, je portais… » – qui transforme ces natures mortes en portraits des défunts. Bouleversant.


À voir
Paris Photo, au Grand Palais éphémère, à Paris (7e), du 10 au 13 novembre.

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