“Moonage Daydream” : une odyssée expérimentale sur la planète Bowie découverte à Cannes

Brett Morgen présentait en mai dernier à Cannes son film kaléidoscopique sur le créateur de Ziggy Stardust, réalisé à partir de milliers d’heures d’archives transmises par la famille de la rock star. Retour sur un tourbillon documentaire saisissant… et épuisant. Aujourd’hui en salles.

Elvis Presley mercredi 25 mai, Jerry Lee Lewis le week-end précédent et, dans la nuit du lundi 24 mai à mardi, David Bowie… Le Festival de Cannes ouvre grand ses portes aux légendes du rock et leur accorde un traitement aussi sensationnel que disparate. Pour le très attendu Moonage Daydream de Brett Morgen, réalisateur d’un documentaire arty sur Kurt Cobain, l’expérience découverte en séance de minuit a de quoi laisser perplexe : des milliers d’heures d’archives passées à la moulinette d’un mégamix en forme d’« odyssée expérimentale », la vie du créateur de Ziggy Stardust libérée du carcan chronologique pour suivre le flux de ses interrogations existentielles, un son impressionnant retravaillé, à grand renfort de Dolby Atmos et autres armes du futur, par le producteur de toujours Tony Visconti, pour donner au spectateur le sentiment de plonger au cœur même d’un tourbillon musical. L’effet est saisissant, la projection épuisante (cent quarante minutes), le rythme infernal. Ceux qui en sont ressortis à 2h30 du matin ont dû trouver la Croisette bien calme et apaisante, effet on ne peut plus paradoxal à l’attaque de la deuxième semaine du festival.

Gardons la tête froide et prenons les choses au début. Le cinéaste Brett Morgen, élevé à Los Angeles dans le quartier des studios, a connu sa révélation Bowie à « l’approche de la puberté ». « Dérèglement des sens absolu, trouble de la sexualité », explique-t-il sur une plage qui borde le Palais des festivals. Jusqu’ici, rien d’original. Sauf que sa puberté lui arrive alors que David Bowie a déjà eu plusieurs vies, à l’orée des années 1980, avec la chanson Ashes to Ashes, où le chanteur revient au personnage de Major Tom qui flottait dans le tube de ses débuts, Space Oddity. Les images de Bowie en pierrot lunaire et cosmique marquent le réalisateur à jamais et donnent une première direction à son film qui s’ouvre sur un montage planant où sont brassées toutes sortes de visions spatiales et de réflexions en apesanteur, citant au passage Kubrick, Dreyer, Warhol et Nietzsche. Moonage Daydream, Starman, Life on Mars ?,  Hallo Spaceboy, Dancing Out in Space… Les chansons de Bowie sur un outre-monde ne manquent pas et Brett Morgen se laisse aspirer par la quête du créateur, par sa gravité un peu docte également, laquelle n’était pas sa plus grande qualité. Comme l’écrit un critique de Variety mardi matin, « il y a un fossé entre écouter les chansons de David Bowie et l’écouter palabrer sur ces mêmes chansons, sans raconter grand-chose ». On n’osait pas le dire…

“Bowie m’a montré comment apprécier l’existence à travers la création et s’épanouir dans l’instant présent.”

Brett Morgen ne cache pas qu’il prend, lui, les discours du chanteur caméléon sur la transcendance très au sérieux. Il raconte qu’avant de se lancer dans l’aventure Moonage Daydream il a été victime d’un sévère infarctus, à 47 ans, s’est retrouvé dans le coma et en est ressorti très ouvert à la relativité selon Ziggy : « Il m’a fourni un guide de survie, je m’étais perdu dans le travail et j’ai failli en mourir sans laisser la moindre indication à mes enfants. Il m’a montré comment apprécier l’existence à travers la création et s’épanouir dans l’instant présent. J’ai senti que le film serait un moyen de transmettre le message aux jeunes générations… »

Avant son infarctus, Brett Morgen avait effectivement vécu pied au plancher sa vie de documentariste, passant d’un portrait de jeunes boxeurs (On the Ropes) à la vie sous cocaïne de Robert Evans, flamboyant producteur du nouvel Hollywood, ainsi que par les Stones et les « huit de Chicago », ces militants jugés pour conspiration après avoir organisé une manifestation pendant la Convention nationale démocrate de 1968. On lui fait remarquer que les milliers d’heures d’archives (« deux ans de visionnage ») qu’il a digérées avant de les précipiter dans un montage kaléidoscopique ne semblaient pas lui promettre l’expérience la plus zen. Il a tout juste le temps de répondre – la montre cannoise tourne encore plus vite que les autres : « Je me suis parfois senti perdu. »

Des scènes rarement vues

Le cinéaste californien avait rencontré David Bowie en 2007 pour un projet semble-t-il assez ambitieux. « On n’a pas le temps d’en parler ici, dit-il. Ça réclamait de sa part cinquante jours de tournage et, à l’époque, il était dans une semi-retraite. » Les héritiers du chanteur ont toutefois gardé ce rendez-vous en mémoire et décidé de confier à Morgen l’intégralité des archives (« il gardait tout »). Moonage Daydream carbure à fond dans une jungle d’images, cherche son chemin et mélange les époques. Allers-retours frénétiques entre L’Homme qui venait d’ailleurs et les années glam, le Japon et la Californie…

Les paroles de Bowie reviennent en boucles lancinantes sur les vertus du transformisme et de la démultiplication des personnalités, et le réalisateur peine à donner un sens à ce tumulte visuel, d’où émergent des scènes rarement ou jamais vues, d’autres totalement remises à neuf (la sublime dérive nocturne d’un Bowie sous coke dans Cracked Actor de la BBC). Les amateurs se régaleront de l’humour du héros déphasé dans quelques interviews géniales pour la télévision anglaise ou américaine (avec Dick Cavett, notamment). Et Moonage Daydream reste porté par l’excitation folle des concerts, celle des années de rêve, de Ziggy Stardust à la période berlinoise, voire le triomphe de Let’s Dance filmé sous un angle inédit. La sortie devrait avoir lieu à l’automne dans des salles Imax dernier cri. C’est ainsi qu’il faut le voir. Et lâcher prise.

Lien source : “Moonage Daydream” : une odyssée expérimentale sur la planète Bowie découverte à Cannes