“Le Coup de l’escalier”, de Robert Wise : le film coup de cœur de Jean-Pierre Melville

LE CLIN D’ŒIL DE PIERRE MURAT — Le plus américain des cinéastes français de l’après-guerre a abondamment puisé dans cet étrange polar à l’atmosphère unique, qu’il disait avoir visionné une centaine de fois. Rimini Films vient de le rééditer en DVD et Blu-ray.

C’était le film préféré de Jean-Pierre Melville. Il disait l’avoir vu une centaine de fois. Sans pitié, il appelait, la nuit, ses collaborateurs et les forçait, à moitié endormis, à regarder Le Coup de l’escalier (1959) encore et encore, dans sa salle de projection privée, rue Jenner, dans le 13e arrondissement de Paris. Sur le tournage d’Un flic, son dernier film (c’est sa script, Florence Moncorgé, la fille de Jean Gabin, qui le raconte), il distribuait des bons et des mauvais points à tous ses comédiens – y compris à Alain Delon, qui n’appréciait guère. Qu’obtenaient-ils en guise de récompense ? Le privilège de visionner, en sa compagnie, un des films – forcément américains – qu’il adorait. À commencer par Le Coup de l’escalier

Il aime tant ce film qu’il demande à Éric Demarsan, pour Le Cercle rouge, de s’inspirer de John Lewis pour la musique. Et lui-même s’approprie – dans Le Deuxième Souffle, Le Cercle rouge et le début d’Un flic – les moments étranges où l’action et le temps semblent s’arrêter, où les personnages se taisent, comme en attente de leur destin.

Le Coup de l’escalier – que Rimini Films vient de rééditer en DVD et Blu-ray – est un polar bizarre. L’histoire d’un hold-up un peu minable qu’aucun des deux héros ne veut effectuer (ils se détestent, vu le racisme de l’un envers l’autre) et qui finit – comme En quatrième vitesse, de Robert Aldrich – en apocalypse. Robert Wise le tourne en 1959, alors que le film noir classique, celui de Howard Hawks (Le Grand Sommeil, 1946) ou de John Huston (Quand la ville dort, 1950), s’éteint. Wise est un réalisateur fêté, mais qui, aujourd’hui encore, n’est pas vraiment considéré comme un « grand ». On lui doit pourtant West Side Story, en 1961, mais aussi, en 1968, un musical nettement plus problématique : Star! avec Julie Andrews. Nous avons gagné ce soir (1948), tourné en temps réel – le dernier combat d’un boxeur déchu – est magnifique. Mais dix ans plus tard, Je veux vivre !, pamphlet contre la peine de mort avec une Suzan Hayward grandiloquente et oscarisée, est nettement plus académique.

Robert Ryan dans « Le Coup de l’escalier », de Robert Wise (1959).

Robert Ryan dans « Le Coup de l’escalier », de Robert Wise (1959).

HarBel Productions

Le Coup de l’escalier (le titre français vient d’une expression désuète signifiant « jouer à l’aveugle » ou « à quitte ou double ») est également un film militant. Mais, contrairement à Je veux vivre !, totalement absurde : c’est la détestation du personnage principal pour son complice noir qui précipite l’échec du casse, puis la catastrophe finale. Le malheur naît de l’ignorance et de la bêtise : c’est la thèse – ô combien actuelle – que défendent le cinéaste et Harry Belafonte, l’un de ses comédiens, impliqué dans le projet au point de le coproduire. Après quoi, partant d’un roman de William P. McGivern, le réalisateur n’a de cesse de le modifier. D’en assombrir le dénouement, d’en affiner les personnages. Certes, le héros négatif reste le raciste, interprété par un Robert Ryan étonnant, au regard opaque et à la démarche lourde. Wise ne l’excuse pas, ni ne le cautionne, mais en fait, comme celui qu’il méprise d’ailleurs, une victime. Un humilié et un offensé qui s’est perdu dans l’Amérique du progrès et du business triomphant. Ex-vétéran un temps emprisonné, il est devenu cette semi-épave, engluée de rancœur, vivant aux crochets d’une femme qui l’aime envers et contre tout – ce qu’il ne supporte pas.

Mais Harry Belafonte, le héros positif, ne l’est pas tant que ça : lui aussi joue à paraître ce qu’il n’est pas. Sous sa feinte assurance, qu’est-il d’autre, en réalité, qu’un joueur compulsif couvert de dettes, un ado attardé que sa femme a précisément viré pour son manque de maturité… ? Tous deux, le Blanc et le Noir, se valent : à la fois victimes et bourreaux d’eux-mêmes.

Harry Belafonte dans « Le Coup de l’escalier », de Robert Wise (1959).

Harry Belafonte dans « Le Coup de l’escalier », de Robert Wise (1959).

United Artists/HarBel Productions

Dès les premières images – ce New York hivernal, beau, venteux et presque désert –, Robert Wise filme des attentes. Et ce qu’il y a de plus difficile au cinéma : les temps morts. Notamment, juste avant le hold-up, ces longues minutes où il ne se passe rien sur l’écran, hormis, peut-être, l’essentiel. On voit, alors, Harry Belafonte contempler une rivière qui charrie des branches mortes et une poupée abandonnée – reflet de sa petite fille, qu’il ne reverra jamais. Pas très loin, Robert Ryan vise interminablement un lapin qu’il finit par rater, à force d’avoir attendu…

C’est cette dérision qui devait plaire à Jean-Pierre Melville. Dans Le Cercle rouge, souvenons-nous, face à un commissaire Mattei (André Bourvil) totalement interdit, on entendait l’inspecteur général de la police (Paul Amiot) affirmer le plus sérieusement du monde : « Les hommes sont coupables, monsieur Mattei ! Ils viennent au monde innocents, mais ça ne dure pas… Coupables. Tous !… »


À voir
r Le Coup de l’escalier, de Robert Wise (1959). Le DVD et Blu-ray édité par Rimini Films est complété par un livret où Christophe Chavdia analyse les différences entre le film et le roman : les intentions du cinéaste, celles de Harry Belafonte, le tournage… Et la carrière du film, de sa sortie à nos jours.

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