« La mort est tellement absurde qu’elle suscite l’humour » : Vinciane Despret raconte le dernier jour de sa mère

La philosophe belge Vinciane Despret en 2019.
La philosophe belge Vinciane Despret en 2019. (MELANIE WENGER / INLAND POUR « L’OBS »)

Vinciane Despret a bouleversé nos idées reçues sur la disparition de nos proches avec « Au bonheur des morts », un livre qu’elle publie en 2015. De leur repos éternel, les morts, y explique-t-elle, ne nous laissent jamais tranquilles. Pour le pire et pour le meilleur ! Quand Catherine Vincent a approché la philosophe pour ce livre à plusieurs voix, elle était prête à raconter la dernière journée de sa mère, atteinte d’un cancer sans rémission possible. Ce magnifique et bouleversant récit d’euthanasie, que nous publions dans son intégralité, n’est qu’une des perles de cet ouvrage, « la Mort à vivre » (Seuil), qui rassemble 14 textes écrits à la première personne.

De la parole du médecin qui a pour métier le suicide assisté à celle du cofondateur de la médecine palliative en France, chaque expérience face à la mort d’un proche est singulière. Ni gnangnan, ni effrayant.

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Une journée merveilleuse

Je n’aime pas l’idée de réussir sa mort. on nous a demandé de réussir notre vie, on nous a demandé de réussir notre maternité, on nous a demandé de réussir notre carrière… au moment de ma mort, qu’on me foute la paix ! Qu’on me la laisse vivre, non comme une réussite ou un échec mais simplement. Que ce soit aux événements de m’apprendre à qualifier ce qu’il m’arrive… Il y a certainement moyen de sortir la mort de cette tenaille échec-réussite. Comme s’il y avait quelque chose à vaincre… Ces métaphores martiales ne sont pas très porteuses. Au contraire : à la dépression et au chagrin s’ajoutera la culpabilité de ne pas avoir réussi.

La mort de ma maman n’a été ni échec ni réussite. on peut parler de tristesse, on peut parler de joie aussi. Qu’on se soit si bien aimés, si bien entendus, tous, autour d’elle, et elle avec nous… cela nous a rendus par moments très heureux. Nous ne nous attendions pas à avoir autant d’amour les uns pour les autres.

Couverture du livre  « la Mort à vivre » (Seuil).
Couverture du livre « la Mort à vivre » (Seuil).

Avec mon frère et ma sœur, on a eu des relations comme, je crois, on n’en a jamais eu dans notre vie. Et tous ceux qui se sont rassemblés autour de nous… les neveux, les nièces, les amis… les gens ont été extraordinairement présents et cela a embelli les liens. Avec des conflits aussi ! Mais qu’on a essayé de résoudre le plus vite possible, pour ne pas que ça laisse une marque. Dans l’humour et dans la parole.

En 2014, la légalisation de l’euthanasie était déjà actée depuis des années en Belgique, c’était dans les routines. Le médecin généraliste qui lui a fait l’injection nous a dit que pour lui, c’était la première fois, ce qui a fait sourire ma mère : Donc c’est notre première fois à tous les deux ! C’était un médecin qu’elle connaissait bien, plus jeune qu’elle. Ils en ont fait un sujet de plaisanterie entre eux.

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La décision de maman d’être euthanasiée nous a permis d’être dans l’action. Elle nous a mis dans un régime d’inventivité. on a agi cette mort du début jusqu’à la fin, sans être les victimes passives d’un événement qui nous dépassait. L’événement nous dépassait, oui ! Mais on en était conscients, donc on essayait de répondre à la hauteur de cet événement-là. Et puis… comme le souligne le psychanalyste Jean Allouch, la mort est tellement absurde qu’elle suscite de l’humour. Qu’elle provoque des fous rires et des déraillements – des vieilles dames qui tombent dans le trou d’une tombe laissée ouverte, des gens qui se battent aux enterrements… Au moment de la mort, l’absurdité nous confronte au déraillement. Et j’ai l’impression que d’avoir été confrontés à un événement aussi absurde que de participer nous-mêmes à la mort de quelqu’un, d’absurde et en même temps d’actif, a ouvert la porte à quelque chose de l’ordre de la performance. on était en dehors du quotidien. Ma mère s’appelait Nicole Delouvroy – elle s’appelle toujours, d’ailleurs, il n’y a pas de raison de biffer son nom de la surface de la Terre. C’est un très joli nom, Delouvroy. Elle est née en juin 1934. Elle était l’aînée d’un couple parental très aimant, cela s’annonçait tellement bien… et puis ça ne s’est pas bien passé. Son père était chef de la résistance à Bruxelles. La Gestapo l’arrête en 1943, et il est fait prisonnier dans un camp dont il ne reviendra pas. Il avait 33 ans quand il est mort, c’était un jeune avocat brillant. Ma mère adorait son père, et je pense que pour elle, cela a vraiment été une tragédie. Elle avait beaucoup d’ambition, elle adorait la littérature, mais elle a vécu avec une mère très dépressive, à la santé chancelante… Une mère qui lui a dit quand elle avait 18 ans Tu ne suis pas d’études, tu m’aides à tenir la maison et à t’occuper de ton frère et ta sœur. Et toutes ses ambitions se sont effondrées.

Et puis elle a rencontré mon père, qui était un très joyeux luron, inventif, vraiment la joie de vivre. C’était un jeune couple plein d’imagination, plein de gaieté. Ils ont eu cinq enfants, je suis la seconde. Mon père est monté dans l’échelle sociale – avec une très grande fierté –, et on a vécu de plus en plus confortablement. Pas richement, mais confortablement. Avec une grande maison, un beau jardin. J’avais un père qui assumait avec un zèle irréprochable son rôle de patriarcat, c’est-à-dire l’inégalité fondamentale dans les couples. Donc tout se passe bien – sauf que ma mère, je pense, n’est pas très heureuse d’être coincée à la maison avec les enfants. Être femme au foyer devait sérieusement l’emmerder… mais il n’y avait pas d’autres possibilités à cette époque-là.

A mesure que je grandis, c’est une femme que j’apprends à découvrir. Avec de plus en plus de surprise. Mon père étant un histrion, très sociable alors qu’elle était plutôt timide et réservée, c’était lui qui me paraissait être l’intelligent. Je me disais Elle, elle n’a pas grand-chose à dire. Et au fil du temps, je vais me rendre compte qu’elle a une sagesse, une finesse d’écoute et de jugement… Elle était très juste ! Nous, ses enfants, avons ainsi un jour réalisé que nous étions tous convaincus d’être le préféré de maman. Et tous nous avions raison ! Elle a réussi à faire penser à chacun qu’il était le favori. Sur cinq enfants, il fallait le faire ! En 1980, ma sœur aînée tombe malade, juste après son mariage. Une leucémie. Deux ans après elle meurt, et mes parents vont devoir… vivre, et revivre tout ça. Et puis ils vont devenir grands-parents. Et ma mère va être une grand-mère extraordinaire, courant à quatre pattes dans toute la maison, se déguisant en fée avec des colliers, ce n’était pas du tout elle… Mon père devient un très bon grand-père aussi, donc ça se passe très bien. Et en 2003, ma petite sœur se fait emboutir par un type qui roulait beaucoup trop vite et n’avait visiblement pas le contrôle de sa voiture, et elle meurt sur le coup. Deuxième tragédie. Et je me souviendrai toujours de ma mère, le jour où je suis allée chez mes parents pour leur dire Votre fille est morte. Sa première réaction, ça a été de dire Pauvres petits enfants ! Plutôt que de penser Mon Dieu, qu’est-ce qui nous tombe encore dessus, c’était Pauvres petits enfants. Cela dit tout de suite la personne qu’elle était. Son attention aux autres. Sa générosité.

Lorsque mon père meurt, en 2009, ma mère avait déjà commencé à s’émanciper, à vivre sa vie pour elle- même. Il n’était plus amoureux d’elle, elle n’avait plus rien à espérer de ce côté-là, et elle est devenue de plus en plus libre… Vraiment libre ! Par exemple, le jour où je lui annonce que je me marie. Je pensais lui procurer un immense plaisir, la famille bourgeoise ayant toujours insisté pour que je le fasse, surtout avec un enfant. Et elle : Pourquoi fais-tu cette bêtise-là ? Tu es libre, reste-le ! Mais… maman, c’est le monde qui marche sur sa tête ! Elle était devenue libre et je ne m’en étais pas rendu compte !

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Quand mon père est mort, elle a enlevé de la boîte aux lettres les noms « Robert et Nicole Despret », et elle a mis à la place « Nicole Delouvroy ». Elle a repris son nom de jeune fille. Je me suis dit Tiens, il se passe quelque chose… Et de fait, elle a recommencé une vie de femme seule, très heureuse de vivre seule. Très très heureuse. Elle devait avoir… 75 ans. Pleine de vie, en pleine forme physique. Elle bêchait un jardin immense à la pelle, on l’appelait « notre petit motoculteur ».

Maman est morte en mars 2014, juste avant l’anniversaire de ses 80 ans. Fin 2013, elle ne va plus très bien, on ne sait pas pourquoi. Elle dit J’ai mal au ventre, j’ai plus envie de rien, j’arrive pas à me lever le matin… Tout le monde pense « dépression », on l’envoie chez une psychanalyste. Et ça va de plus en plus mal, on fait des analyses et on ne trouve rien. Et puis, en février, on découvre qu’elle a un cancer extrêmement rare, un mélanome qui se trouve non pas sur la peau mais dans l’intestin. Et qu’il n’y a plus rien à faire.

Il y a des jours où elle n’arrive plus à se lever, des jours où elle n’a plus la force, où elle n’arrive plus à manger ni rien. Le médecin me dit Vous devez lui annoncer qu’elle a un cancer, que c’est très très grave, que ce n’est pas curable, que les chimiothérapies seront des chimiothérapies de confort et qu’elle n’en a plus que pour quelques mois. Probablement elle ne verra pas l’été. J’ai dit tout ça à maman, petit à petit, et c’est là que j’ai compris à quel point elle aimait vivre. Quand elle m’a demandé : Combien de temps encore ? Quelques mois. Peut-être l’été mais peut-être pas l’été. Alors là, je suis très triste, parce que j’aurais voulu connaître encore un été. Elle adorait l’été. Elle adorait le soleil, elle adorait son jardin.

On est en février, elle commence la chimiothérapie, et elle se retrouve malade comme un chien – en fait, le traitement ne faisait qu’aggraver son cas. Puis on est mi-mars. Et ma sœur m’appelle et me dit Le médecin généraliste de maman est passé : ils ont eu une discussion, maman souhaiterait qu’on l’euthanasie. Et elle souhaiterait qu’on soit d’accord avec elle. on va voir ma mère, elle nous confirme son souhait. on pleure beaucoup… Et là, on est pris dans une espèce de dilemme. D’un côté on doit lui donner raison et l’encourager, et de l’autre on ne peut pas être d’accord. on a envie de lui dire : On veut que tu restes avec nous un mois de plus… Et en même temps, on comprend tellement bien, parce que ce n’est pas nous qui souffrons, ce n’est pas nous qui allons avoir une vie pourrie par la maladie et par les traitements. Et ce dilemme, c’est maman qui nous a aidés à en sortir. Quand le médecin nous a expliqué que notre accord était indispensable pour que soit actée la décision d’euthanasie, nous lui avons demandé Mais si on n’est pas d’accord ? Et là [rire], le médecin nous dit : Oh ! J’en ai déjà parlé avec votre maman ! Elle a dit que de toute façon, vous alliez faire ce qu’elle vous dirait de faire ! Jamais on n’aurait imaginé notre mère dire un truc pareil. Même quelques jours avant sa mort, elle nous surprenait ! Elle l’avait dit en riant, évidemment. Mais de fait, elle a eu raison. Elle a eu à ce moment-là une intelligence très particulière, celle de nous libérer de cette décision. De nous dédouaner de ce choix. De ne pas nous le faire porter. Et donc de dire C’est parce que vous m’obéissez que vous êtes d’accord. Rétroactivement, je trouve que c’était un coup de génie.

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La décision a donc été actée, et la date fixée au 27 mars. Il nous restait huit jours environ. Maman était à la maison quand elle avait pris sa décision, mais elle avait été très mal durant les jours suivants. Elle avait donc dû retourner à l’hôpital, où l’on pouvait la soulager de certaines douleurs, notamment gérer la morphine. C’est là qu’elle a reçu une psychologue, à qui elle a dit Je veux bien parler avec vous, Madame, si c’est votre métier, vous y êtes obligée… mais je n’ai rien à vous dire. Il n’y a aucun doute pour moi, je ne vois pas comment je pourrais remettre ma décision en question.

L’euthanasie avait tout d’abord été prévue à l’hôpital, mais c’est le médecin généraliste qui s’en est finalement chargé. Mon frère avait eu une remarque très juste. Il avait dit : Bon, le 27 mars on pique maman, on lui tient la main, elle meurt, on sort de la chambre, on va prendre notre voiture dans le parking… So what ? Ce n’est pas possible. Et en effet, ce n’était pas possible. on ne pouvait pas faire les choses de manière aussi déritualisée, aussi sauvage, dans une chambre d’hôpital moche, avec des allées et venues, sans intimité, sans liberté. Ma mère était une fumeuse invétérée, on n’allait pas s’asseoir au bord de la fenêtre pour lui permettre de fumer ! on a donc décidé qu’elle rentrerait chez elle. Elle avait une superbe maison, un jardin magnifique qu’elle adorait, on était fin mars, il faisait beau, cela pouvait faire une très belle journée. Ma sœur et moi sommes allées préparer la maison quelques jours avant, nettoyer, allumer le chauffage, mettre des fleurs dans les vases, préparer les frigos avec de la nourriture… Et le matin du 27, à 10 heures, une ambulance a conduit maman chez elle. Et on a passé sa dernière journée à faire quantité de choses, plus agréables les unes que les autres.

Avant ce jour-là… Dès que j’ai su que ma maman allait mourir, ça a été une catastrophe pour moi. Je n’avais pas réalisé. Elle était tellement forte, c’était tellement inimaginable… Et puis il y avait autre chose. Moi qui ai perdu deux sœurs, j’étais dans une convic- tion : Je ne peux pas mourir avant ma mère. C’est hors de question que je lui fasse un coup pareil. Donc, je fais attention à moi. J’étais devenue extrêmement attentive à rester vivante pour permettre à ma mère de finir sa vie paisiblement. D’une certaine manière, ma mère était la garantie de ma survie ! Mais si elle mourait, cela voulait dire… que je n’avais plus à avoir peur de mourir. Et que moi aussi je pouvais mourir. La mort de ma mère m’a confrontée de plein fouet avec l’idée de ma propre mort. Et j’ai remplacé la peur par de l’angoisse.

Bien sûr, tout cela a été violent. Très très violent. Mais on avait déjà vécu une violence extrême avec l’accident de ma sœur. on lui avait parlé le jeudi, et le vendredi soir mon beau-frère me téléphonait en me disant Ta sœur est morte… L’idée qu’on puisse me téléphoner pour me dire que quelqu’un est mort fait partie de ma vie depuis très longtemps. Donc, oui, c’était violent mais… Le plus grand désarroi, c’est la semaine qui a précédé l’euthanasie que je l’ai vécu. J’étais déjà extrêmement fatiguée. Et ce qui était le plus dur, vraiment très dur, c’est que partout où j’étais, je n’étais pas à ma place. J’ai continué à aller travailler, un peu moins évidemment mais je ne me suis pas arrêtée… J’aurais pu ! J’aurais pu dire Écoutez, j’accompagne ma mère, vous me foutez la paix pendant une semaine. Mais je ne voulais pas passer mes journées à l’hôpital. à elle qui était si solitaire, je ne pouvais pas infliger d’être là tout le temps ! Il fallait donc essayer d’estimer comment être présente sans être envahissante, tenter de deviner quand elle en avait marre mais sans oser me le dire car elle savait que c’étaient nos derniers jours, que chaque minute comptait… Mais chaque fois que j’étais en dehors de l’hôpital… Je me souviens, j’enregistrais des émissions d’éthologie à la radio à cette époque, et à un moment donné je me suis arrêtée en plein élan en me disant Mais qu’est-ce que je fais ici ? Partout où j’étais, je n’étais pas à ma place. C’est la chose la plus dure que j’aie vécue. Cette immense tristesse, cette immense culpabilité de ne pas être en train de donner encore un petit quelque chose à ma mère. De ne pas être en train de lui donner encore un peu d’amour. D’avoir à juger moi-même : Combien je donne, combien de temps je reste ? Et ces minutes que je suis en train de vivre loin d’elle, je ne les rattraperai pas parce que dans une semaine je ne les aurai plus. J’ai reçu un prix à ce moment-là, une sorte de légion d’honneur du gouvernement fédéral wallon – sur les photos, c’est une tragédie. J’ai perdu des kilos en une semaine, je suis émaciée, perdue, avec les yeux d’une tristesse infinie. Plus aucune énergie, si ce n’est celle de me dire Tiens, tiens, tiens. Sois là, sois là, sois là. Profite, profite, profite.

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La veille de sa déshospitalisation et donc de sa mort – je raconte cette histoire parce que cela dit quelque chose de la capacité de ma mère à ce qu’il y ait de l’humour –, mon mari vient la voir. Ma sœur et moi descendons à la cafétéria boire un café, il nous rejoint un quart d’heure après, un peu perplexe… Et il nous raconte. Il lui avait demandé Nicole, comment voulez- vous qu’on procède demain ? Qu’est-ce que vous souhaiteriez ? Et elle, le regardant avec une ironie délicieuse : Je ne sais pas, Jean-Marie, c’est la première fois que je fais ça… C’était vraiment très drôle !

Le lendemain matin, on a commencé la journée. Et autant c’était rude la semaine qui a précédé, où chaque minute m’était volée, où moi-même je volais des minutes à ma mère – mais on a pu aussi beaucoup échanger, beaucoup parler, beaucoup pleurer –, autant le jour où ça a eu lieu a vraiment été ce qu’on appelle une journée merveilleuse. D’une douceur extrême.

Elle avait demandé à ce qu’il n’y ait personne d’autre que nous, enfants et petits-enfants. Il n’y avait donc que des gens qu’elle aimait, et qui l’aimaient. on a passé la journée à faire des choses jolies – contempler le jardin, boire du champagne, se moquer les uns des autres en regardant les photos sorties des armoires, manger des bonnes choses… C’était vraiment une journée pleine d’amour. Pleine d’humour aussi. à un moment donné, j’ai froid, parce que… il faisait chaud pourtant, on était au printemps, mais il y avait ce froid intérieur… Voilà. Le sentiment qui me reste, c’est un courant d’air glacial de manière permanente à l’intérieur. Une sensation physique non pas de vide, mais de quelque chose de glacé qui s’est installé à l’intérieur. Impossible à réchauffer. Et donc, à un moment donné, je suis en train de trembler de froid comme je le fais depuis une semaine, et maman me dit Tiens, il y a un châle, là, prends-le un peu. Je le mets, et elle : Mais il te va super bien, ce châle ! Une belle couleur pour toi ! Ah oui ? Et aussitôt elle interrompt mon élan : Attention, je ne suis pas encore morte ! Cela reste à moi jusqu’à ce que je sois morte ! on a même plaisanté sur le fait qu’elle avait voulu une piqûre. Parce qu’elle aurait aussi pu boire dans un petit gobelet, mais on imaginait que le gobelet traîne et qu’un des enfants s’en saisisse : Oh ! maman, on a une mauvaise nouvelle à t’annoncer. Un, tu ne meurs pas aujourd’hui, et deux, le petit Olivier est mort parce qu’il a pris ta potion magique… Il y a eu énormément d’humour. Le médecin passait de temps en temps parce qu’il craignait qu’avec la morphine elle ait des hallucinations… mais si elle avait commencé à perdre un peu la tête, on l’aurait vu. Elle était si détendue… en partie, je pense, parce qu’elle était vraiment à l’aise avec sa décision. Elle était très triste de s’en aller, mais elle disait C’est la seule décision que je pouvais prendre. Et une fois qu’elle l’a prise, elle n’a pas eu envie de prolonger la tristesse trop longtemps. Le médecin est revenu vers 20 heures, pour la dernière fois. Toute la famille était réunie : les trois enfants de Nicole, leurs maris, femmes et enfants. Ma sœur, mon frère et moi sommes allés dans la chambre de maman avec le médecin, les autres sont restés dans la grande salle à manger et ont préparé un repas pour après. Un vrai repas familial. Et… [les larmes montent].

Je vais boire un peu d’eau. on va remplir d’eau à l’intérieur au cas où ça sortirait à l’extérieur.

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Donc le médecin est venu. C’était un peu compliqué pour lui parce qu’avec tous ses traitements chimiothérapiques elle n’avait presque plus de veines, il n’arrivait pas à la piquer. C’était très désagréable, il a dû appeler à l’aide l’infirmière qui travaillait avec lui. Une fois que ça a été fait, il est resté un petit moment avec nous, et puis… je crois qu’il est sorti. Je dis « je crois », parce qu’à ce moment-là, il n’y avait plus rien qui existait. Mon regard était totalement focalisé sur le visage de maman, je n’entendais plus les bruits de la maison, je ne savais plus ce qui se passait aux alentours.

Juste avant de prendre son médicament, elle m’a dit quelque chose qui m’a vraiment donné de la joie. J’étais en train de préparer mon livre sur les rapports entre les morts et les vivants, Au bonheur des morts, que j’avais entrepris après l’accident de ma sœur en 2003. Et ma mère, qui lisait mes articles et venait parfois à mes conférences, n’avait cessé, pendant toute mon enquête, de me dire Mais tu y crois, toi, à la vie après la mort ! Moi, je n’y crois pas du tout, mais ça crève les yeux que tu y crois ! J’avais beau lui répéter Maman, je ne peux pas répondre à cette question-là. Comme philosophe, je ne peux pas même la poser, elle était clairement persuadée que je croyais qu’il y avait une vie après la mort, elle ne voulait pas en démordre. Et elle y opposait clairement, elle, une non-croyance absolue. Et ce jour-là, avant de s’endormir, elle m’a dit cette phrase extraordinaire : Allez ! Je te ferai un petit clin d’œil quand je serai partie. Je ne pense pas qu’elle y croyait elle-même. Mais me dire ça, c’était me mettre au travail par rapport au fait d’attendre son petit clin d’œil. Et pour un processus de deuil, c’était un vrai cadeau. Parce que je l’ai attendu, son clin d’œil ! Quand j’étais vraiment trop triste, je me disais Le clin d’œil va venir, d’une manière ou d’une autre. Cela pouvait être n’importe quoi ! Ça pouvait être une mouche qui se posait sur mon bras, et j’éclatais de rire en disant Maman ! Quand même… une mouche ! Ce qu’elle faisait, c’était réintroduire de l’humour. La question ne se posait plus de savoir si elle y croyait ou pas : elle me donnait un cadeau, il fallait que j’en fasse quelque chose. C’est ça, hériter. Je me souviens qu’on s’est assis tous les trois sur son lit, à côté d’elle, pendant qu’elle s’endormait tout doucement. Elle était encore consciente. Je me suis assise et je me suis dit Est-ce qu’on garde le silence ? Et je me suis répondu Non. Et je me suis souvenue d’un très bel article d’Alexa Hagerty, une anthropologue américaine qui a travaillé avec les sages-femmes des morts.

Elles interviennent après que la personne est morte, et une partie de la ritualisation – qu’elle décrit merveilleusement bien, avec des termes très poétiques – consiste, au moment de laver le corps, à parler au défunt et à bénir chaque partie du corps qu’elles touchent. Je me suis dit C’est peut-être quelque chose de cet ordre-là, une espèce de mélopée, une sorte de mantra qui s’impose ici. on tenait les mains de maman – on tenait ses trois mains, parce qu’elle a eu trois mains à ce moment-là – et j’ai commencé à lui caresser le front en disant Je bénis ce front qui s’est parfois froncé en nous grondant et qui s’est aussi défroncé quand il l’a fallu. Je bénis ces yeux qui ont vu tellement de choses et qui nous ont fait tellement de clins d’œil. Je bénis ces mains qui ont su faire pousser tant de fleurs et qui ont réussi à rendre si joyeux tant d’enfants et de petits-enfants. Je bénis ces épaules… Et j’ai massé chaque partie de son corps que je bénissais, et… on pleurait… et on pleure toujours… et puis à un moment donné, eh bien elle n’a plus respiré… et… on s’est remerciés les uns les autres. D’avoir été là. C’est cela qu’il y a eu en plus. Cette joie en plus de la tristesse. Pour des frères et des sœurs qui s’étaient disputés comme des chiffonniers toute leur enfance, se remercier d’avoir été simplement là, c’était quelque chose d’extraordinaire.

On a rejoint ceux qui avaient préparé le repas. On s’est embrassés. Et l’une de mes amies est arrivée, médecin et extrêmement attentive à tout ce qui concerne la re-ritualisation de la mort. Comme je voulais qu’on ne laisse pas ma mère seule, que je voulais une veille traditionnelle telle que la décrit Alexa Hagerty, elle m’avait dit Si tu veux, je viendrai passer la nuit près de ta maman. Tu es très fatiguée, tu auras besoin de te reposer. Et donc, pendant que je suis allée manger avec mes frère et sœur et les enfants – un repas vraiment très doux, tout le monde était extrêmement gentil – mon amie est restée dans un fauteuil, avec des bougies, à côté de maman pour la veiller. Et pour lui parler – je lui avais dit Il faut lui parler.

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Elle est restée jusqu’à 2 heures du matin, puis j’ai pris le relais. Elle avait eu une bonne idée, cette amie, elle avait amené un lit de camp en me disant : Rester assise et parler à ta maman, dans l’état où tu es, ce n’est peut-être pas une bonne idée. Va te coucher à côté d’elle, elle sera très contente que tu dormes avec elle. Et donc on a mis mon petit lit de camp. Et j’ai passé une nuit abominable, où j’ai compris qu’on ne vendrait jamais cette maison si les gens venaient la visiter la nuit parce qu’elle était à côté d’un aéroport prétendu- ment silencieux et qu’ils comprendraient alors l’étendue du désastre… C’est ça, le bienfait d’une mort sans angoisse. C’est ce mélange de pensées. C’est de me mettre à rire à côté de ma mère morte parce que je suis en train de lui dire Maman, je crois qu’on va devoir calculer sérieusement les créneaux horaires des visites. Je lui parlais entre deux avions… J’avais toujours parlé à ma mère entre deux avions, cela a continué après sa mort. En tout cas cette nuit-là.

C’est seulement vers minuit que j’ai appelé les pompes funèbres. Je voulais qu’on vive un vrai moment ensemble, que ça se passe bien. Elle n’était pas encore tout à fait morte, je trouvais qu’il ne fallait pas aller trop vite en besogne.

Ils sont venus, ils ont apporté le cercueil, ils l’ont scellé, et nous l’avons gardé à la maison plusieurs jours. A cause d’Alexa Hagerty. Parce que j’avais lu son travail sur les sages-femmes des morts et que je trouvais que c’était magnifique de rester avec elle. De lui laisser le temps de mourir, de ne pas la laisser toute seule dans une morgue froide. J’avais été très triste à la mort de mon père, parce qu’on n’avait rien fait du tout – il était parti après une agonie en dents de scie, on était presque soulagés que ça se termine, c’était plus facile de ne pas trop ritualiser. Et donc il était à la morgue. Je l’avais vu deux minutes sur son lit de mort parce que j’étais allée chercher ma mère à l’hôpital… et puis plus rien jusqu’au funérarium. Et j’avais trouvé le funérarium tellement triste ! Avec ce café tiède et ces bonbons, et ces visites où tout le monde est très mal à l’aise, avec tous ces petits salons et l’impres- sion d’être dans une usine à mort, sans aucune forme d’humour, où l’on ne peut pas parler fort parce qu’il faut être respectueux… Alors que chez nous, ça a été le bordel dès le deuxième jour ! Les gens faisaient un peu attention dans la chambre de maman, mais dès qu’ils en sortaient on entendait rire, on donnait du vin…

Ce qui a été vraiment formidable, c’est que jusqu’au jour de l’incinération, j’ai vécu chez ma mère nuit et jour. Mon fils était venu me rejoindre, je m’étais installée dans ma chambre d’enfant, lui dormait dans une autre chambre, maman dans sa chambre à elle, avec la porte ouverte pour pouvoir continuer à communiquer… on avait demandé aux gens de ne pas venir le matin, on traînait en pyjama, ma sœur venait nous rejoindre pour la journée, mon frère venait nous retrouver aussi, on papotait, on rangeait déjà des trucs dans la maison, on faisait des repas pour les amis, tous ces gens qui nous visitaient, des gens qu’on aime. on se retrouvait comme quand on était petits, quoi, à vivre avec notre maman ! C’était quelque chose de très joli, avec un jardin ensoleillé, avec des fruits… on était très heureux, vraiment très heureux tous les trois. Et j’ai l’impression – et ce n’est pas un plaidoyer en faveur de l’euthanasie – que le fait qu’on ait pu tout préparer, vivre cette mort ensemble, sur ce mode-là, a ouvert des tas d’interstices pour que de l’humour, de l’inventivité, de la créativité puissent dégeler l’angoisse. Parce que l’angoisse gèle la pensée à ce moment-là – ce froid à l’intérieur, qui se met à tout rigidifier. Qu’on ait pu vivre ça ensemble, comme quelque chose qu’elle avait souhaité qu’on avait pu faire avec amour autour d’elle et pour lequel elle nous remerciait, cela a permis tous ces petits moments où l’angoisse se dégèle.

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Il y a eu beaucoup de légèreté, beaucoup de tendresse – beaucoup d’angoisse, aussi ! on s’est vraiment crêpé le chignon ma sœur et moi à propos de l’annonce funéraire, parce que je ne voulais pas que mon nom apparaisse, je voulais seulement qu’on écrive « les enfants »… Je venais d’avoir un prix, je devenais un personnage public, et autant j’étais exposée dans mon travail, mes livres et compagnie, autant je ne supportais pas cette exposition-là. C’est drôle, hein ! Je n’avais pas envie que des étrangers à ma famille m’écrivent pour ça. Je ne sais pas expliquer pourquoi, mais il y a quelque chose de tellement intime, de tellement douloureux… C’est à elle qu’il fallait laisser la place dans cette histoire. C’est son histoire à elle. De même dans ce que je raconte aujourd’hui, c’est extrêmement important que son nom soit là. Qu’elle soit cosignataire de cette affaire. Je sais qu’elle serait heureuse si elle m’entendait en parler. Parce que nous avions beaucoup discuté de ce que je faisais moi-même pour mon livre sur les morts et les vivants. Avec un désaccord profond entre nous deux sur certaines questions, mais dans une complicité et une compréhension assez extraordinaires. Après cela, j’ai donc terminé ce livre… Maman est morte au printemps 2014, il a été publié en 2015. Je tenais déjà bien le fil au moment de sa mort, mais cela a réactivé beaucoup de chagrin de l’écrire. C’était très peu de temps après, j’étais encore en train d’attendre mon clin d’œil… Dans l’écriture, j’étais tout le temps animée par ce qu’on appelle la pensée magique, qui est l’attente d’un signe de la part d’un mort – même si on n’y croit pas, ou qu’on ne se pose pas la question de savoir si on y croit ou non. L’absence de ma mère a donc accompagné le livre, mais sans nécessairement l’infléchir. Il y a eu des moments où j’ai accepté d’écrire sous l’épreuve de la tristesse. Voilà ce qu’elle m’a donné.

Ensuite… Il m’a fallu d’abord dépasser l’angoisse. Cela m’a pris des mois de ne plus être dans l’angoisse. Dans l’idée de ne plus être là, de la finitude. J’ai dû faire une forme de dépression, puisque je me suis retrouvée à ne plus avoir envie de rien, à ne plus même avoir envie d’avoir envie de quelque chose. Les mois qui ont suivi la mort de ma mère, le choc qu’elle ne soit plus là a été terrible. Autant dans la mort de ma sœur il y avait une vraie tristesse, un vrai chagrin, bien solide et tout, autant là c’était une espèce de vide. J’avais perdu quelqu’un de tellement important que je ressentais mon propre vide. Je pouvais le transférer. L’idée de ne plus être là un jour me faisant dire Mais à quoi bon vivre ? À quoi bon puisque de toute façon, que cela se termine maintenant ou plus tard cela va se terminer ? Donc il n’y a aucun intérêt ! Et là, c’est le désespoir. Un désespoir radical et une immense fatigue.

Et puis on en sort, et on ne sait pas comment… Aujourd’hui, évidemment, je sais que cette angoisse est là, quelque part. Qu’il y a quelque chose de profondément vrai et juste dans cette idée de la finitude. Mais si on vit avec elle, on va se pourrir la vie. Alors je fais mon possible pour la tenir éloignée. Je lui dis Non, ce n’est pas encore le moment. On me demande d’être philosophe mais on ne peut pas exiger de moi d’avoir cette lucidité-là, parce qu’elle est trop invivable. Et je la tiens soigneusement à l’écart en faisant quantité de choses qui le permettent. Il faut des grigris, des actes de désensorcellement. Pour garder un goût à la vie, un goût pour les autres. Et les grigris, c’est faire ce qu’on aime. Écrire, par exemple. Et quand on sent que l’idée vient, changer de route. Bifurquer, lui échapper. Essayer de se protéger. Mais depuis que ma mère est morte, j’ai aussi une pensée très réconfortante, qui est la possibilité du suicide. Maintenant, si c’est trop dur, si à un moment donné ça ne va pas, je sais que je peux me suicider. Et c’est ça qui me protège du suicide : je peux le reporter indéfiniment puisque la souffrance n’est pas trop intolérable, pas trop aiguë. Je peux me dire Bon, tu joues tant que tu as envie de jouer, et puis après… Le fait que ma mère ait pu choisir de partir, cela m’a ouvert une belle porte.

Une autre chose qui a changé, c’est que j’ai moins peur de la mort des autres. La seule immense peur reste de perdre un enfant, ou un petit-enfant – cela continue à me hanter. Mais je sais par exemple que mon mari pourrait mourir avant moi… et je sais qu’on survit. La mort de ma mère était vraiment le point d’acmé, c’était pour moi l’épreuve décisive. Je sais maintenant que le monde n’est plus aussi beau, qu’il y a des trous dans le monde, qu’un jour probable- ment, si je vis très vieille, je me retrouverai très seule parce que les autres seront partis – ça oui, évidemment, ça fout les jetons. Mais j’ai beaucoup moins peur qu’avant. Je me dis On peut continuer.

BIO EXPRESS

Philosophe, Vinciane Despret enseigne à l’université de Liège (Belgique). Elle a publié notamment « Habiter en oiseau » (Actes Sud, 2019) et « Autobiographie d’un poulpe » (Actes Sud, 2021). Son livre « Au bonheur des morts », paru en 2015 (La Découverte), est disponible en poche.

Lien source : « La mort est tellement absurde qu’elle suscite l’humour » : Vinciane Despret raconte le dernier jour de sa mère