La folle semaine d’Olivier Dussopt et la vie rêvée des autoentrepreneurs

MA VIE AU POSTE – Le soir du 19 janvier, TF1 consacre une grande part de son 20 heures à la mobilisation contre la réforme des retraites… ou plutôt aux désagréments qu’elle a causés. Pour équilibrer les points de vue, elle propose le lendemain une immersion dans “la folle semaine d’Olivier Dussopt”, le charismatique ministre du Travail. France 2, de son côté, vante la multiplication des autoentrepreneurs. Avec eux, plus besoin de retraite !

« Revenons maintenant sur la mobilisation contre la réforme des retraites », propose Anne-Claire Coudray sur TF1 au lendemain de la journée de grève. « La tâche est difficile pour le ministre du Travail. » Pauvre ministre, j’espère que la pénibilité est prise en compte dans le calcul de sa retraite. « Il porte le projet à bout de bras dans une France majoritairement hostile. » Elle refuse obstinément de comprendre l’intérêt d’une réforme de justice et de progrès social. « Nous avons pu suivre la folle semaine d’Olivier Dussopt. » Waouh, génial ! Avec ce fou-fou de ministre, ça va être une folle semaine de folie.

Il était temps que TF1 donne la parole au gouvernement. La veille, 19 janvier, Gilles Bouleau consacre près de vingt minutes de son JT à la protestation contre la réforme des retraites. Avec, excusez du peu, pas moins de deux sujets et plus de trois (trois !) minutes consacrés aux manifestants. Contre seulement cinq sujets et quinze minutes réservés aux fâcheuses conséquences de cet extravagant mouvement social… D’ailleurs, le 20 heures constate une « forte mobilisation mais moins de grévistes » qu’en 2019.

Lançant un premier sujet, le présentateur compatit : « Cette mobilisation et la grève ont bouleversé la journée des Français » (non grévistes). Lançant un deuxième sujet, le présentateur s’apitoie : « Il n’était vraiment pas simple de se déplacer aujourd’hui » (pour les non-grévistes). Le titre du reportage donne une idée de la tragédie. « Jeudi noir : journée de galère dans les transports. » À ne pas confondre avec « jeudi de galère : journée noire dans les transports ». Lançant un troisième sujet, le présentateur s’émeut : « Comment les salariés et les entreprises se sont-ils organisés ? » Le reportage interroge des patrons fort marris que des salariés grévistes participent à la grève et, sous le nez de leurs patrons, des employés non grévistes fort heureux de turbiner : « Je dois travailler, j’ai ma famille, je dois la nourrir.  » Rappelons que les grévistes n’ont pas de famille – ou s’abstiennent de la nourrir.

Lançant un quatrième sujet, le présentateur se désole : « Quelles ont été les conséquences concrètes à l’échelle d’une ville ? Comment les habitants se sont-ils adaptés à cette journée très inhabituelle ? » Vous ne le devinerez jamais… À l’échelle d’une ville, les conséquences sont les mêmes que celles décrites dans les reportages précédents : galère des usagers des transports et commerçant pris en otages par l’absence de clients : « Y a personne. » À croire que Rennes se trouve en France.

Lançant un cinquième sujet, le présentateur s’alarme : « La grève a été très suivie dans les raffineries et dépôts de pétrole. » Malheur ! La pénurie guette… Quoique… Pas du tout. « Raffineries en grève : pas de répercussion dans les stations. » Il convient de donner toute sa place à ce non-événement. Et d’envisager ce qu’il adviendra « si la grève est reconduite ». Olivier Gantois, de l’Union des industries pétrolières, me rassure : « Il faudrait de longues semaines de grève illimitée pour perturber l’approvisionnement. » J’espère que les salariés des raffineries regardent le 20 heures, ils auront compris qu’il ne sert à rien de faire grève.

Enfin, Gilles Bouleau présente le calendrier de la réforme. Un journaliste révèle une information obtenue de haute lutte. « Confidence ce soir au sein de l’exécutif : “Si on doit bouger, ce sera au Parlement. Mais on a peu de marge de manœuvre.” » Pauvre gouvernement étranglé par l’absence de marge de manœuvre. Ses opposants vont bien être obligés de valider sa réforme.

Le lendemain, pour rétablir l’équilibre après une telle propagande syndicale, le 20 heures m’offre donc un reportage embedded dans la « folle » semaine de notre boute-en-train national, Olivier Dussopt. Mardi, « la semaine commence pour le ministre par une mission pédagogique, convaincre les alliés du gouvernement, les députés du Modem ». Et les téléspectateurs de TF1. « Contre toute attente, il reste quelques personnes à convaincre. » Une députée : « Pourquoi avez-vous fait le choix des 64 ans et pas de rester juste sur la durée de cotisation ? » « Réponse du ministre : on avance et on corrige ce qui peut l’être. » Un scoop obtenu par TF1 grâce à son audacieuse infiltration. Reste à savoir ce qui peut être corrigé.

Mercredi, « à la veille de la manifestation, Olivier Dussopt convoque les responsables de son ministère. La feuille de route : en avant toute ! » Vérifiez tout de même que le journaliste de TF1 reste bien arrimé. « Dans son bureau, le ministre est plus clair encore. » Le journaliste demande : « Est-ce qu’il y aura possibilité de reculer, de revenir en arrière ? — Le président de la République a fait campagne, il a pris une forme de risque politique au moment de l’élection présidentielle, ça lui a même été reproché. » Ça n’a pas empêché les Français de l’élire président de la retraite à 64 ans. « On a un système qui n’est pas juste donc on essaie de l’améliorer. » En améliorant la contribution des plus modestes.

Jeudi, « la manifestation démarre dans quelques heures, le ministre et son cabinet planchent sur la bataille de l’information et comment riposter face à l’opposition ». Je ne sais pas… En demandant à un journaliste de TF1 de relayer leurs éléments de langage ? Un conseiller conseille : « Ces fake news, faut pas que tu attendes qu’on t’en parle, tu peux t’en saisir. » Face aux fausses informations manipulées par les opposants, Olivier Dussopt doit continuer à parler un langage de vérité : cette réforme, tout le monde va y gagner. « Le ministre prépare aussi des arguments face à son ancienne famille politique, la gauche. » Tiens, encore un entretien en tête à tête avec le journaliste de TF1. Cette folle semaine d’Olivier Dussopt est une folle succession de confidences exclusives. « Bien souvent, ceux qui me font le procès en trahison ne connaissent des classes populaires que ce qu’ils ont appris des manuels de sciences politiques dans le 7e arrondissement de Paris. » Ils ne comprennent pas que les classes populaires réclament de travailler deux ans de plus. « Moi, je suis un élu ardéchois, je sais ce qu’ont vécu mes parents comme ouvriers, je sais ce que vit ma sœur comme travailleuse indépendante avec son époux. » Ils préfèrent travailler plus pour gagner moins.

Vendredi, après les manifs, « la réponse du ministre dans un train qui file vers le sud de la France. Le ministre réfléchit aux mots à employer… » Il cherche des synonymes à « progrès », « justice », « soixante-quatre ». « … Mais le constat est clair, on ne touche pas aux 64 ans. » Surprise, Olivier Dussopt a fait « le constat » que ses parents ouvriers et sa sœur travailleuse indépendante ne voulaient pas qu’il touche aux 64 ans. À nouveau, il se confie au journaliste : « Si nous descendons plus bas, on n’arrivera pas à équilibrer le système. — Ce qui n’empêche pas de modifier la loi telle qu’elle va être présentée ? — Ça n’empêche jamais d’améliorer les choses. » Par exemple, on pourrait décaler l’âge de départ de 64 ans à 64 ans. « Olivier Dussopt rappelle — c’est un message pour les syndicats — que sa porte est ouverte toutes les semaines qui viennent. » Une aubaine : ils pourront faire le constat qu’on ne touche pas aux 64 ans, ce qui devrait définitivement les convaincre.

Cette réforme, de toute façon, ne sert à rien, m’apprend France 2 le lendemain. Plus besoin de retraite, les Français ont trouvé une autre solution : créer leur entreprise. « Plus d’un million d’entreprises créées l’an dernier !, trompette Laurent Delahousse. C’est un chiffre record ! » Comme tous les ans depuis la création du statut d’autoentrepreneur. « Emploi : tous entrepreneurs ! », se réjouissait déjà France 2 en 2018, avant de claironner en 2019 : « Les microentreprises ont la côte [sic] ! » Ainsi, chaque année, le JT se félicite du florissant esprit d’entreprise de gens contraints par leurs employeurs à adopter le statut d’autoentrepreneur, lequel offre une bien moindre protection sociale que le salariat, cet héritage d’un autre siècle.

Cette fois, Laurent Delahousse annonce « une révolution chez les plus jeunes. Coup de projecteur sur ces autoentrepreneurs déjà salariés en quête de revenus complémentaires ». Des jeunes déjà salariés qui occupent un deuxième emploi sous le statut d’indépendant ? Pascal Praud va devoir réviser son jugement, lui qui les accuse sans relâche d’être des fainéants.

« 1 million de nouveaux entrepreneurs ! », clame le titre que Laurent Delahousse développe quelques minutes plus tard. « Derrière ce chiffre, une nouvelle génération. 45 % des jeunes lycéens professionnels et des étudiants envisagent de créer ou reprendre une entreprise. » Pudique, le présentateur ne livre pas la source de cette indubitable statistique. Une recherche Internet m’apprend que ce sondage est d’autant plus incontestable qu’il a été réalisé en 2019 (!) par une start-up, Moovjee, consacrée à l’accompagnement de la création d’entreprise. Donc totalement neutre. Preuve de sa rigueur méthodologique, la même étude révèle qu’un entrepreneur doit être « un leader », « un passionné » et « un preneur de risques ». Comme Olivier Dussopt. Laurent Delahousse précise : « Des structures de très petite taille, parfois même unipersonnelles, en complément d’une activité salariée. » Ça se confirme : des lycéens et des étudiants cumulent un emploi, un auto-emploi et leurs études.

Le reporter demande ingénument : « La France serait-elle devenue un pays d’autoentrepreneurs ? » Oui, comme l’année dernière et celles d’avant, les employeurs ne laissent pas le choix à « la France »… Cocorico : « En une seule année, 656 000 microentreprises ont vu le jour. Plus d’un tiers créées par des jeunes de moins de 30 ans. » Pour le constater, il suffit de réaliser un micro-trottoir. « Je fais des études d’expertise comptable ; mon but après, c’est de créer mon cabinet », déclare un jeune homme sans préciser quel emploi salarié il occupe ni quel travail non salarié il effectue. Une jeune femme, qui ne donne pas plus d’informations sur ses études et sur ses deux activités parallèles, proclame : « Je suis totalement indépendante, j’ai ma liberté, je peux faire ce que je veux. » Sans protection sociale ni limite à la durée du travail, c’est la liberté totale. « Quand on fait nos études, témoigne un troisième, c’est des choses dont on parle de plus en plus donc c’est quelque chose qui vient dans l’esprit des jeunes. » Pareil quand on regarde nos JT, c’est des choses dont on parle de plus en plus donc c’est quelque chose qui vient dans l’esprit des téléspectateurs.

Bilan du micro-trottoir : trois personnes sur trois, soit 100 % des jeunes, sont devenus autoentrepreneurs pour compléter leur emploi du temps d’étudiant et de salarié. « Créer sa boîte a la cote, conclut logiquement le reporter. Quand devenir salarié, au contraire, ne ferait plus rêver la jeune génération. » Encore moins ses patrons. Pour une analyse indépendante, pourquoi ne pas demander son avis à François Hurel, « président de l’Union des autoentrepreneurs », qui se présente lui-même comme « initiateur du régime de l’autoentrepreneur » ? « On est en train de changer nos modes de pensée et notre regard sur le travail. » On adopte le regard et la pensée de France 2. « La société change, du coup les jeunes changent, ils recherchent l’indépendance. » Et la précarité.

« Mais derrière ces milliers d’autoentrepreneurs, reprend le journaliste, il y a aussi des salariés qui cumulent pour compléter leurs revenus. » Comme les étudiants déjà rencontrés, mais sans faire d’études. « Le jour, Aurore est assistante administrative. Le soir, dans cette pièce aménagée chez elle, et aussi les week-ends ou aux aurores, elle confectionne en plus des sacs à main. » L’auto-entrepreneuriat libère la femme, il lui permet de travailler la nuit et les week-ends. « Une microentreprise par passion mais aussi pour arrondir ses fins de mois. » « Dans mon emploi, je touche environ 1 300 euros. Ma microentreprise me permet de toucher environ 150 euros tous les mois supplémentaires. » Ça nous fait 2,50 euros la nuit de travail, le luxe.

« Devenir autoentrepreneur, c’est même parfois le seul espoir de sortir de la pauvreté. » Ce statut providentiel permet vraiment de réaliser tous ses rêves. « À 67 ans, tout juste retraitée, Chantal vit chez sa mère, où elle vient de créer son atelier de couture. » Quand je pense qu’il y a quelques années encore on plaignait les petites mains des ateliers de couture clandestins tenus par la mafia chinoise. Maintenant, on fait aussi bien. « Le seul moyen de gonfler un peu sa petite pension, moins de 700 euros par mois. » L’heureuse autoentrepreneuse témoigne : « On est obligé de continuer à travailler. » C’est étrange, elle n’exprime pas un fol enthousiasme. Elle devrait passer une semaine avec Olivier Dussopt.

Le journaliste conclut : « L’an dernier, six nouvelles entreprises sur dix l’ont été par des autoentrepreneurs. » Vivement l’entrée en vigueur de la nouvelle réforme des retraites : les autoentrepreneurs vont encore se multiplier et France 2 pourra à nouveau vanter l’esprit d’entreprise de notre beau pays.

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