Eileen Myles, poète et icône queer : “Les médias cherchent de bonnes histoires à raconter, et j’en suis une”

Lesbienne, trans, figure de l’underground et ancien candidat à la présidentielle américaine, iel signait en 1994 sa profession de foi dans “Chelsea Girls”, son livre le plus connu, dont la première traduction française vient de paraître. Rencontre.

À 25 ans, Eileen Myles ressemblait à « un charmant jeune garçon ». En témoigne le visage androgyne, sur la photo en noir et blanc datant des années 1970, et signée Robert Mapplethorpe, qu’affiche en couverture Chelsea Girls, son livre le plus connu. Une sorte de récit d’apprentissage par fragments, mêlé d’un portrait de la vie de la communauté artistique underground de New York, il y a près de cinq décennies de cela. Paru une première fois en 1994, dans la maison d’édition avant-gardiste Black Sparrow Press, l’ouvrage a connu un deuxième élan lors de sa réédition en 2015, dans une grande maison cette fois, à l’occasion de la prestigieuse publication de ses Selected Poems (« Poèmes choisis »). C’est de ce moment qu’Eileen Myles – qui aujourd’hui se déclare non binaire, « trans, lesbienne, queer » –, de passage en France à l’occasion de la traduction de Chelsea Girls, date l’envolée de sa notoriété : « Une partie de moi a envie de dire que je suis relativement connu depuis longtemps, puisque j’écris de la poésie depuis mes 25 ans, et que mon travail a très vite attiré l’attention, davantage que celui d’autres poètes de ma génération. Au fil des décennies, certains de mes recueils et de mes romans ont été primés, et recensés dans la presse, par exemple dans le New York Times. Dans les années 1990, la première parution de Chelsea Girls a élargi ma notoriété. D’autant qu’il y avait eu, entre-temps, le fait que je me sois présenté à l’élection présidentielle de 1992, ce qui était pour moi un geste tout ensemble artistique et performatif, mais aussi politique. J’ai fait campagne de façon très sérieuse, notamment sur le thème des droits des personnes LGBT+++, tout en étant invité à de multiples lectures poétiques, un peu partout à travers les États-Unis. Mais c’est vraiment en 2015 que les choses ont explosé pour moi. »

De la marge au mainstream

Sans hésiter, Eileen Myles mentionne aussi, parmi les explications à cette renommée nouvelle, son « histoire d’amour très médiatisée » avec Jill Soloway (désormais Joey Soloway), la créatrice de la série Transparent – dans la deuxième saison de laquelle iel (1) a inspiré un des personnages. Et évoque également ce malentendu dont iel s’amuse encore, des années plus tard : « En 2015, précisément au moment où paraissaient mes deux livres, sortait un film intitulé Grand’Ma, racontant l’histoire d’une grand-mère lesbienne et poétesse qui vend ses manuscrits afin de rassembler l’argent qui permettra à sa petite-fille enceinte d’avorter. Un magazine a affirmé que cette histoire était la mienne, que c’était une sorte d’autobiographie secrète. C’était n’importe quoi, je n’ai pas d’enfant, mais la rumeur a enflé… » Ni dupe, ni amer, Eileen Myles, qui se revendique avant tout poète, analyse la façon dont les médias se sont emparés de sa vie et son image : « Les médias cherchent de bonnes histoires à raconter, des histoires accrocheuses, et j’en suis une. Poète longtemps underground, lesbienne, punk… Et voilà pourquoi, d’individu en marge, une position qui profondément me convenait – et que je résumerais par le terme “queer”, que je revendique –, je me suis soudain retrouvé mainstream. »

Bukowski au féminin

Cela ne l’ennuie pas plus que ça. Seul bémol : dans tous ces articles qui lui sont consacrés depuis des années, dans tous les entretiens qu’iel accorde, il est tellement peu question de ses livres ! Et même de ce Chelsea Girls, pourtant devenu culte, auquel iel a consacré treize années d’écriture et dans lequel iel embrasse son enfance dans une famille prolétaire et très catholique du Massachusetts – iel est né (en 1949) et a grandi à Cambridge, près de Boston –, sa vocation de poète, son arrivée à New York ans en 1974, sa fréquentation immédiate de la St. Mark’s Church, haut lieu de l’avant-garde poétique, ses rencontres avec Allen Ginsberg et James Marcus Schuyler, le poète figure de proue du mouvement de la New York School, dont iel deviendra l’assistant, aux heures les plus mythiques du Chelsea Hotel… « Ce livre est le récit de mon apprentissage, à la fois dans la vie et dans la poésie, mais, presque paradoxalement, c’est aussi l’ouvrage par lequel, de poète, je suis devenu aussi un auteur de prose, en trouvant la manière et le langage pour raconter des histoires. Parce qu’il y est question de nuits blanches, de sexe, de lesbianisme, de drogues, d’alcool, de violence, de mise en danger de soi, quand il est paru pour la première fois, mes éditeurs avaient l’impression d’avoir entre les mains le livre d’une sorte de Bukowski au féminin. Bukowski, je l’ai rencontré quand j’étais jeune, et c’est vrai que son exemple et ses écrits m’ont donné une certaine liberté, quelque chose comme la permission d’écrire de la façon tout sauf académique que je cherchais. Mais, selon moi, plus que de débordements en tous genres, Chelsea Girls parle avant tout de vocation, d’écriture, de création poétique. »

Turbulente jeunesse

Dans sa version originale, le livre s’affiche frontalement comme un roman (Chelsea Girls : a novel), manière de souligner l’extrême liberté avec laquelle Eileen Myles, se remémorant des instants de sa vie, déstructure la chronologie et déploie plusieurs registres d’écriture, entre linéarité et prose poétique, tendance âpre et heurtée. Myles aime à le définir comme « un roman d’apprentissage au féminin », l’histoire d’une petite fille qui n’aimait rien tant que dessiner et écrire, avait toujours sur elle un carnet dans lequel griffonner ou noter ses pensées – « au sein de ma famille, ces carnets étaient mon seul lieu d’intimité » – et déjà se rêvait poète. De sa turbulente jeunesse new-yorkaise, iel dit aujourd’hui : « C’était comme si, pour devenir un poète, vivre dans l’excès faisait partie du contrat. Pour moi qui n’étais pas de New York, mais venais de Boston, c’était une façon de m’assimiler à cette nouvelle ville et à cette nouvelle vie. Des choses dures me sont arrivées – j’évoque, dans le livre, la violence masculine, les agressions sexuelles –, mais des faits bien pires auraient pu se produire. » Son sourire, sa douceur et son calme démentent, en silence, tout regret. Il lui fallait en passer par là pour accéder à son rêve le plus intense : « Poète, selon moi, ça a toujours voulu dire saint, ou héros, le personnage dansant sur le vitrail de mon âme, la main qui se lève lentement avec le temps, le bruissement qui enregistre ma matière face à une lumière forte, enfin merde, ma raison de vivre » – telle est, dans Chelsea Girls, sa profession de foi.

(1) En anglais, Eileen Myles utilise « they » pour parler d’elle. Nous l’avons traduit par « iel ».


À lire
Chelsea Girls, d’Eileen Myles, traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, éd. du sous-sol, 282 p., 23 €.

Lien source : Eileen Myles, poète et icône queer : “Les médias cherchent de bonnes histoires à raconter, et j’en suis une”