Dérèglement climatique : TF1 toujours à la pointe de l’information (sur le succès des glaciers)

Dimanche dernier débute dans le Sud-Ouest une nouvelle vague de chaleur. Et TF1 dégaine un énième reportage sur les joies de la baignade ou le commerce florissant des glaciers. Le lendemain, stupeur : la forêt brûle. Rassurez-vous, ça n’empêche pas d’exploiter son bois.

« 34 degrés un 11 septembre, annonce Anne-Claire Coudray dimanche soir. Voilà clairement une température qui n’est pas normale. » Ça y est, TF1 va enfin convenir que les canicules ne sont pas seulement une occasion de se réjouir, de se rafraîchir grâce à la clim, aux bikinis et aux sourciers (comme pointé dans cette chronique en juillet et en août). « C’est pourtant ce qui a été relevé cet après-midi dans le Sud-Ouest, poursuit la présentatrice. Et demain, on attend même 37 degrés. Un pic de chaleur de plus après un été qui n’en a pas manqué. » Cette fois, c’est certain, TF1 a pris la mesure de la catastrophe en cours… Las, première image du reportage : des baigneurs se jettent dans les vagues à Biarritz. « Avec les fortes chaleurs, explique le journaliste, c’est encore dans l’eau que ce groupe d’amis se sent le mieux. » Et moi, je sens que je vais encore m’échauffer.

Nouvelle vague (de chaleur).

Nouvelle vague (de chaleur).

© TF1

« Elle est un peu plus fraîche qu’en juillet-août mais ça fait du bien, ça rafraîchit vraiment », se réjouit un baigneur. C’est vraiment exceptionnel, 35 degrés, ça fait du bien. » C’est providentiel. « Et on n’a plus les touristes à Biarritz donc c’est mieux pour nous. » S’il pouvait faire 35 degrés jusqu’à fin novembre, ce serait parfait – et même en janvier, me signalent des collègues habitués du Fipadoc.

Le reporter décrit « des locaux habitués aux belles journées de septembre mais, aujourd’hui, les températures sont dix degrés au-dessus des normales de saison ». Un local : « Septembre-octobre, c’est toujours une belle saison mais c’est vrai que là c’est particulièrement chaud. » Je crois que j’avais compris, merci. « D’habitude, il fait moins chaud, insiste une locale, on se croirait quasiment au mois de juillet. » Une bénédiction, à voir son grand sourire.

Chassé-croisé des juilletistes et des septembriens.

Chassé-croisé des juilletistes et des septembriens.

© TF1

Le micro-plage se poursuit avec deux touristes madrilènes qui « ne s’attendaient pas à de telles chaleurs ». L’une d’elles confie : « Ça m’inquiète un peu parce que je pense au changement climatique. » Tiens, on y vient… « Mais bon, si c’est ce qu’il y a, on profite, on n’a pas le choix. » Puisqu’on vous dit que le changement climatique est profitable.

« Pour ce couple de Normands, impossible de rester sur la plage, ils passent l’après-midi à l’ombre avec des rafraîchissements. » Forcément, dès qu’il fait plus de 16 degrés, les Normands se réfugient à la cave avec des bouteilles de cidre. « Je pensais pas avoir aussi chaud en septembre, admet la Normande. C’est plaisant mais ça peut être inquiétant en même temps. » Ah bon, et pourquoi ? Je ne vois pas (sur TF1). Un restaurateur affirme que « les températures idéales pour nous, c’est 24, 25 degrés. C’est agréable pour travailler, les gens consomment. Mais 36 degrés, c’est fatigant pour tout le monde ». De trop fortes chaleurs coupent l’appétit des consommateurs, c’est mauvais pour le commerce… Enfin, pas pour tous…

Pas de risque de fonte (du chiffre d’affaires) des glaciers.

Pas de risque de fonte (du chiffre d’affaires) des glaciers.

© TF1

« Lui n’a pas une minute de répit, se félicite le journaliste chez un artisan glacier. Les bons résultats de cet été se poursuivent en septembre. » Comme les reportages sur le succès des glaciers. « C’est qu’une journée, ça redescendra demain, regrette l’intéressé. Mais c’est excellent. — 35 degrés encore demain, corrige le reporter. — 35 degrés ?! Ah ben on prend, alors ! » Génial ! Le boom économique des glaciers, les experts du Giec ne l’avaient pas prévu. Sur des images paradisiaques de surf et de parasols arrive la conclusion : « Demain, le thermomètre devrait encore monter jusqu’à 38 degrés dans le Sud-Ouest. » Cool, encore des glaces à gogo, de délicieuses baignades et des siestes sur le sable chaud.

Sea, book & sun.

Sea, book & sun.

© TF1

Quand soudain, le lendemain, énorme surprise : « Un nouvel incendie très violent en Gironde », annonce Gilles Bouleau. Ça alors, comment a-t-il pu survenir ? « Des habitants ont dû être évacués. » Les veinards, ils ont pu aller se rafraîchir à la plage et chez le glacier. « Des records de chaleur ont été battus dans plusieurs régions. » Et de vente de glaces aussi, j’espère. « On a frôlé les 40 degrés dans les Landes. » Tant pis, on en profite.

On a frôlé les 400 degrés à Saumos.

On a frôlé les 400 degrés à Saumos.

© TF1

« Avec le vent sec et les températures au-dessus des 35 degrés, décrit un reporter à Saumos, les flammes se propagent vite. » Aussi vite qu’un surfeur sur une vague biarrote. Bilan, « 160 hectares de forêt parcourus en trois heures ». Le sujet se termine sur « une lueur d’espoir, des orages sont attendus autour de Saumos dans la soirée… En espérant que la pluie puisse venir à bout des flammes ». À moins que se produise l’inverse : la foudre et les vents accompagnant l’orage pourraient amplifier le désastre. C’est exactement ce qui arrive, comme le racontent des journalistes de BFMTV le lendemain matin. À cause du vent, « la pluie n’a pas suffi à contenir le feu, en cinq minutes, il a changé quatre fois de direction ». Résultat (à l’heure où j’écris) : 3 200 hectares cramés au lieu des 160 de la veille au soir.

« 2022 est une année record pour les incendies, reprend Gilles Bouleau, plus de 62 000 hectares de végétation déjà partis en fumée. » Il était temps mais, ça y est, TF1 va enfin parler des conséquences catastrophiques du dérèglement climatique. Quoique… « En Gironde, une opération de sauvetage du bois brûlé mais réutilisable a commencé. Chaque minute compte. » Si on peut sauver de la « végétation partie en fumée », je suis tout de suite rassuré.

Épidémie de grumes.

Épidémie de grumes.

© TF1

Du côté de Landiras, « ils coupent à tour de bras ». Et de tronçonneuses. « Un rythme effréné pour ces bûcherons. » Un des métiers où, en proportion, se produisent le plus d’accidents du travail (parfois mortels) mais ce n’est pas le sujet. « Des équipes pour couper, débarder, débiter des milliers d’arbres touchés par les incendies. Car même s’ils n’ont pas été consumés, le feu est bien passé par là. » Un exploitant forestier décrit : « Toutes les racines des arbres ont été brûlées. D’ici deux mois, ils seront bleus à l’intérieur. » Bleu comme le moisi du bleu d’Auvergne, si j’ai bien compris.

Ces pins qu’on abat.

Ces pins qu’on abat.

© TF1

« À la main ou à la machine, poursuit le reporter, c’est une course contre la montre en pleine forêt pour préserver la valeur du bois. » Un négociant précise : « On se donne deux ou trois mois avant que le bois se déprécie, avant que des champignons, des insectes se mettent dessus. » L’enjeu est de taille avec « 16 000 hectares de forêts qui pour le moment n’ont pas perdu de valeur, mis à part pour les écorces qui ne peuvent plus être valorisées ». Quand je pense qu’on nous a bassinés avec les milliers d’hectares réduits en cendres. Ça n’avait rien d’une calamité. « Cette scierie traite les arbres de Landiras et ce qu’elle obtient est surprenant. Cette poutre, par exemple, est en parfait état. » Tout compte fait, les incendies sont sans effet sur la forêt.

La poutre (dans l’œil) de TF1.

La poutre (dans l’œil) de TF1.

© TF1

« Y a aucun problème pour les qualités mécaniques du bois, certifie le scieur. Quand on voit ça après le sciage, on se dit que c’est hyper rassurant pour le propriétaire forestier, pour l’exploitant, pour nous et pour la forêt en général. » Et pour la monoculture intensive. Tout est bien qui finit bien (sur TF1).

Gilles Bouleau réapparaît. « Certains d’entre vous ont peut-être du mal à le croire : les températures enregistrées aujourd’hui sont celles d’un mois d’août caniculaire. » C’est une chance inespérée, on vous l’a assez répété. « Plus de soixante-dix records sont tombés… » Hourra ! « Quatorze degrés au-dessus de la normale. » Quel exploit ! « Il a fait très chaud à Dax aujourd’hui, valide un reportage. Tellement qu’en terrasse il faut s’éventer avec les moyens du bord. » Et manger des glaces, non ? « Suffisant pour décourager ces touristes vendéens » : “On a chaud, pff ! — On se mouille, on prend le chapeau, on boit.” » Et on mange des glaces, peut-être ? « Pour d’autres, cette canicule tardive prête moins à sourire. » Ah, quand même, le sujet s’intéresse au sort des ouvriers du bâtiment et du service des eaux.

Pharmacie en alerte canicule.

Pharmacie en alerte canicule.

© TF1

Et c’est reparti pour de fabuleux « records battus » avec, « en tête du podium, Mont-de-Marsan ». Médaille d’or, alors. Mais la Bretagne n’a pas démérité : « À Brest, il a fait plus chaud qu’à Nice. » « Ça m’inquiète, déclare un autochtone, on peut plus vraiment appeler ça du “beau temps” quand on voit les sécheresses et qu’on se croirait quasiment en Afrique. » Ce Breton rabat-joie aurait-il une mentalité de Normand ? Ou bien TF1 va-t-elle enfin arrêter son feel good JT ?

Justement, Gilles Bouleau interroge : « Comment expliquer ce pic de chaleur ? » Aïe, le sujet commence par des images de baignades dans des fontaines publiques, il est titré « Température : la météo perd la boussole ? » Je sens que je vais encore bouillir. « Après un été étouffant, qui aurait pu imaginer que le mercure s’emballe à nouveau à la mi-septembre ? » Euh… Je ne sais pas. Des climatologues ? Des météorologues ? Des journalistes bien informés ?

Fontaine de jouvence.

Fontaine de jouvence.

© TF1

Le dernier pic de chaleur est la « conséquence du passage de la tempête tropicale Danielle venue de l’océan Atlantique, explique une journaliste. Elle a perdu en intensité et terminé sa course au large de nos côtes ». « Elle induit un courant de sud-sud-ouest qui se propage en France », complète un prévisionniste de Météo France. « À ce phénomène météo classique, reprend la journaliste, s’ajoute le réchauffement climatique. Depuis cet été, l’atmosphère n’a pas eu le temps de refroidir. » Ah bon ? Et ce serait dû au réchauffement climatique ? Première nouvelle. Je croyais que c’était un coup des artisans glaciers ou des propriétaires forestiers.

Le rouge est mis.

Le rouge est mis.

© TF1

« Est-ce le dernier coup de chaud de la saison ? Difficile à affirmer quand on regarde cette courbe des températures moyennes au niveau national : les excès de chaleur se sont multipliés tout au long de l’année. » Une courbe est aussi explicite qu’effrayante – mais moins télégénique qu’un surfeur. Évelyne Dhéliat, la présentatrice météo à qui il faut reconnaître le mérite d’alerter sur le dérèglement climatique depuis des années, précise : « On a de l’air très chaud qui s’est accumulé tout l’été, notamment sur le Maghreb, que l’on récupère actuellement. » Bonne idée de sortir du cas franco-français, ça pourrait être intéressant pour saisir l’ampleur du problème. Par exemple, ces derniers jours, pendant que le Pakistan est sous l’eau, le Japon a connu des températures affolantes. Et il paraît qu’on y trouve aussi d’excellents spots de surf.

Évelyne Dhéliat, conscience écologique de TF1.

Évelyne Dhéliat, conscience écologique de TF1.

© TF1

« Demain, place aux orages, conclut la journaliste. Ils pourraient être violents avec de fortes précipitations. » Ça ne va pas faire l’affaire des marchands de glaces.

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