Cinq polars bien ficelés pour flinguer la déprime de rentrée

Les littératures policières font elles aussi leur rentrée. Parmi les dizaines de polars parus ces dernières semaines, voici une sélection de cinq romans qui vont faire couler un joli flot d’encre noir sur l’automne qui vient.

L’exercice ne se veut en aucun cas exhaustif, mais après une plongée dans les dizaines de polars parus en août et en septembre, en voici une première sélection, en toute subjectivité évidemment.

“Pour tout bagage”, de Patrick Pécherot

Le nouveau roman de Patrick Pécherot, Pour tout bagage, qui ramène les fantômes des années 1970, à travers les figures d’un groupe d’étudiants embarqués dans des rêves trop grands pour eux, est sans doute à mettre tout en haut de la pile. Les quatre qui suivent, aussi divers que passionnants, pourraient aussi vous séduire.
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“Darwyne”, de Colin Niel

Jusqu’où Darwyne est-il capable d’aller pour se faire aimer de sa mère ? Et jusqu’où celle-ci est-elle capable d’aller pour en faire un enfant comme les autres ? Le septième roman de Colin Niel est d’une cruauté sans pareil, une enquête oppressante sur le mystère d’un enfant singulier, à la silhouette recroquevillée et boitillante, menée par une assistante sociale vite fascinée par son sujet. Mais c’est aussi un superbe roman d’atmosphère qui emporte le lecteur vers l’immensité de la forêt amazonienne, dont l’auteur excelle à faire sentir la présence, les vibrations, le grouillement et les respirations. Le texte glisse alors aux confins du fantastique, perturbant et entêtant. Darwyne vit ainsi dans un bidonville avec sa mère et toute une série de beaux-pères qui se succèdent rapidement avant de disparaître brutalement de la circulation. Leur cabane jouxte la forêt où l’enfant se réfugie de plus en plus souvent à l’abri d’un monde qui ne le reconnaît pas. Et le mystère du livre est là, dans l’énigme de cet enfant si particulier, tour à tour merveilleux et monstrueux, symbole d’un lien perdu avec le monde sauvage, visible et invisible.

r Éd. du Rouergue, 288 p., 21,50 €


Éd. Galiimard/Éd. du Rouergue/Éd. Gallmeister


“L’Illusion du mal”, de Piergiorgio Pulixi

L’histoire se passe tout près de nous, en Italie, de nos jours. Celui que les médias ont surnommé « le Dentiste » s’en prend à des gens qui ont réussi à échapper à toute condamnation malgré la certitude de leur culpabilité. Du fait de l’incapacité ou de la corruption du système judiciaire. Le « Dentiste » les kidnappe, leur arrache les dents, puis les soumet à une sorte de tribunal médiatique. Intitulées « La loi, c’est toi », des vidéos où il se met en scène masqué invitent le public à voter pour ou contre la mort du criminel ligoté à côté de lui. Face à lui, comme dans L’Île des âmes, son premier roman, Piergiorgio Pulixi met en scène un duo d’enquêtrices, Eva Croce et Maria Rais, deux femmes de grand caractère, que tout oppose. Et joue une fois encore à merveille de leur relation malicieusement conflictuelle et complice tout à la fois. D’autant plus que leur duo est perturbé par l’arrivée d’un nouveau venu, criminologue et haut gradé de la police. Le trio aura évidemment fort à faire car les vidéos du « Dentiste » connaissent un immense succès, des centaines de milliers de personnes acceptent de voter, la haine en ligne se déchaîne. Conséquences d’un système judiciaire à la dérive, la vengeance se substitue à la justice. L’enchaînement des événements est évidemment terrifiant. Et le lecteur revit, au fil des six cents pages de ce roman composé au millimètre, les pires cauchemars que l’actualité récente a pu lui inspirer.

r Traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux, éd. Gallmeister, 608 p., 25,90 €


“Le Tableau du peintre juif”, de Benoît Séverac

La vie de Stéphane n’est pas simple quand son oncle et sa tante le contactent. Son entreprise a « fondu les plombs » et les relations avec sa femme sont tendues. L’oncle et la tante vident leur appartement pour s’installer dans une maison de retraite et lui proposent de garder un tableau. « Celui du peintre juif. » Et c’est ainsi que Stéphane découvre un pan entier de l’histoire de sa famille qu’il ignorait totalement. Ses grand-parents ont caché ce peintre, Eli Trudel, durant l’Occupation. Le tableau leur a été donné par le peintre lui-même pour les remercier. La femme de Stéphane suggère de le vendre, mais lui n’a qu’une idée : faire reconnaître ses aïeux comme Justes par Yad Vashem, le centre international de la Shoah, à Jérusalem. Mais là-bas les experts sont formels, le tableau a été volé à son auteur. Individu lambda, largement ignorant de l’Histoire et du monde de l’art, Stéphane va se lancer dans une quête éperdue, des Cévennes à Jérusalem puis en Espagne, pour tenter de reconstituer le fil de la fuite d’Eli Trudel. Le récit est passionnant, incarné, même si le documentaire sur les réseaux de résistance, les passeurs, le comportement ambigu des autorités espagnoles ou le travail des archivistes et chercheurs contemporains prend finalement le pas sur la fiction.

q Éd. La Manufacture de livres, 306 p., 20,90 €


Éd. La Manufacture de livres/Éd. Rivages


“Un bon Indien est un Indien mort”, de Stephen Graham Jones

« Un Indien tué lors d’une dispute devant un bar ». Le roman s’ouvre sur une apparence de fait divers, la scène hésite entre humour et horreur. Ricky fuit une bande de racistes avinés mais des images étranges se mêlent au récit que le lecteur reliera bientôt à la malédiction qui va s’abattre sur un groupe de jeunes Indiens de la nation blackfeet, grandis dans une réserve du Montana. En première lecture, Un bon Indien est un Indien mort est ainsi un roman fantastique particulièrement réussi, l’histoire d’une vengeance implacable liée à un massacre perpétré dix ans auparavant. Partis à la chasse sur des terres réservées aux Anciens, les quatre jeunes Indiens s’étaient livrés à un carnage sur un troupeau de caribous. Une jeune femelle avait notamment été tuée dans des conditions atroces, son fantôme ne cessant alors de les hanter et bientôt de les poursuivre, aussi cruel que déterminé. Humour grinçant, impeccable crescendo de violence, atmosphère de plus en plus inquiétante, la partition du récit d’horreur est parfaitement composée. Mais la beauté de ce livre singulier est plus encore dans le portrait au couteau que Stephen Graham Jones dessine du monde contemporain des Indiens et des réserves, victimes du racisme et de la pauvreté, ravagés par l’alcool et la drogue. Écartelés entre le souvenir de plus en plus encombrant d’une liberté et d’une grandeur perdues et la difficulté de construire une nouvelle identité. Porté par une langue superbement imagée, ce livre est magnifique.

r Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch, éd. Rivages/Noir, 352 p., 23 €

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