Abus sexuels : “La justice de l’Église catholique n’est pas équipée pour être à la hauteur de l’enjeu”

Après la mise en cause de onze évêques, l’Église de France a voté la création d’un comité de suivi pour éviter d’autres dysfonctionnements. Insuffisant, pour le prêtre Stéphane Joulain qui travaille sur la protection des mineurs depuis des années. Entretien.

Après l’affaire Michel Santier et les aveux publics du cardinal Jean-Pierre Ricard, la Conférence des évêques de France (CEF) a révélé lundi 7 novembre, pendant son assemblée plénière à Lourdes, que onze prélats (qui ne sont plus en fonction) sont ou ont été mis en cause pour abus ou non-dénonciation d’abus. Sans préciser les noms des trois hommes concernés par des affaires encore en cours, ni la nature des abus pour lesquels ils ont fait l’objet de signalements à la justice française, « en raison du secret de l’instruction ».

L’assemblée épiscopale s’est terminée mardi 8 novembre par la reconnaissance de « dysfonctionnements » et quelques décisions, notamment la création d’un « comité de suivi » pour accompagner la gestion des affaires mettant en cause des évêques. Pour préciser les procédures à suivre, en particulier la publication des faits et des sanctions, une délégation sera envoyée au Vatican pour en discuter avec les organes romains concernés.

La CEF a également enfin voté les statuts du futur tribunal pénal interdiocésain, recommandé par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église il y a maintenant plus d’un an. Ce tribunal devrait être opérationnel en décembre et inclure des juges laïcs. Dans une lettre adressée aux fidèles, les prélats assurent : « il n’y a pas, et il ne peut pas y avoir, d’impunité des évêques. » Le prêtre et psychothérapeute Stéphane Joulain, spécialisé dans la protection des mineurs et le traitement des agressions pédocriminelles, doute de la capacité de la justice ecclésiale à juger efficacement et justement les clercs auteurs de violences.

Comment réagissez-vous aux dernières révélations ?
Je ressens un mélange de colère, d’indignation et de soulagement. De la colère, parce qu’on parle de personnes censées incarner la succession des apôtres bibliques. Une fois de plus, ces affaires nous parlent du poids de la dissimulation, de l’entre-soi et du réflexe de protection institutionnelle dans l’Église. Je suis évidemment choqué d’apprendre les faits qui concernent le cardinal Ricard, que je connais, et qui m’avait fait venir en 2019 dans son diocèse de Bordeaux pour faire de la sensibilisation sur la prévention des abus.
Il y a aussi une part de soulagement, car on avance enfin vers plus de transparence. Continuons : pour les trois nouvelles affaires en cours évoquées ces derniers jours, il faut désormais donner les noms des évêques mis en cause, pour éviter un soupçon généralisé sur tout l’épiscopat.

“Dans l’Église catholique de France, il y a une culture de compassion et de miséricorde, mais pas de culture canonique pénale.”

Pour permettre aussi des appels à témoignages de victimes ?
Tout à fait. Communiquer clairement peut encourager de potentielles victimes à oser se signaler. Dans des affaires que j’ai traitées en Afrique ou ailleurs, nous avons fait des appels à témoins dans les journaux, à la télévision et à la radio, en disant : le père untel a commis des abus dans telle région, si vous êtes victime, vous pouvez vous adresser à telle cellule d’écoute. Pourquoi ne pas le faire en France ? Si huis clos il y a, il doit protéger les victimes, pas les auteurs de violences.

Le 8 novembre, la Conférence des évêques de France a voté les statuts du futur tribunal pénal interdiocésain. Opérationnel en décembre, il devrait comprendre des juges laïcs.

Le 8 novembre, la Conférence des évêques de France a voté les statuts du futur tribunal pénal interdiocésain. Opérationnel en décembre, il devrait comprendre des juges laïcs.

Photo Laurent Ferriere/Hans Lucas

La Conférence des évêques annonce la création d’un « conseil de suivi » que les archevêques devront consulter « dès qu’ils sont saisis d’une plainte concernant un évêque ». Une avancée ?
Un comité de plus ? Je suis un peu sceptique sur la création de nouvelles structures qui ajoutent de la lenteur à des procédures déjà complexes, obscures et longues. Pour moi, les évêques ont déjà tous les outils pour améliorer leur gestion des affaires. On a besoin de décisions rapides : que les noms de ceux qui ont commis des crimes ou dissimulé les crimes des autres soient communiqués, que chaque situation soit systématiquement portée aux autorités judiciaires, et que les laïcs soient associés aux prises de décisions.

La CEF annonce une formation juridique et canonique des évêques sur « les bonnes pratiques à acquérir en cas de situation préoccupante ou de soupçons d’infraction ». Doit-on en déduire que les évêques ne connaissent pas assez les procédures à suivre ?
Dans l’Église catholique de France, il y a une culture de compassion et de miséricorde, mais pas de culture canonique pénale. Les évêques ne sont pas nécessairement des spécialistes du droit pénal canonique, qui relève d’une formation particulière. Mais personnellement, je ne crois plus vraiment en la justice de l’Église.

“À partir du moment où des membres d’une même tribu se jugent entre eux, le risque est grand que le jugement soit trop clément.”

Pourquoi ?
Elle n’est pas équipée en termes d’outils et de personnel pour être à la hauteur de l’enjeu. Les dossiers traînent, le dicastère, pour la doctrine de la foi qui s’en occupe, accuse des retards importants. Et lorsque les enquêtes vont au bout, les sanctions sont souvent bien trop légères et donc choquantes. On a affaire à une institution qui se protège elle-même. Des évêques à Rome jugent d’autres évêques. À partir du moment où des membres d’une même tribu se jugent entre eux, le risque est grand que le jugement soit trop clément. C’est un frein systémique à la justice. On peut le constater dans une enquête réalisée en Allemagne : sur les clercs suspectés d’abus identifiés, seul un tiers avait fait l’objet de poursuites canoniques, et pour ceux qui l’avaient été, les sanctions étaient trop légères ou pas appliquées. Pour le dire simplement : dans une enquête, si on pose les bonnes questions aux bonnes personnes, on a souvent les bonnes réponses. Si on demande à un évêque de juger un autre évêque, on n’obtiendra pas la bonne réponse.

Le futur tribunal interdiocésain permettra à des personnes laïques d’être juges. Une solution ?
Le problème est que la relation de déférence des fidèles envers la hiérarchie épiscopale est encore très prégnante. J’ai peur que cela pousse ces laïcs à adoucir leur jugement. De mon point de vue, ce tribunal pourra être utile comme dernière voie possible de justice, une fois que les possibilités de recours côté droit civil auront été épuisées.

“La réalité est que l’Église n’a pas la capacité de juger des actes de l’ordre de la criminalité.”

Vous conseillez aux victimes de se tourner en priorité vers « la justice des hommes » et non vers celle de l’Église ?
C’est une problématique philosophique très importante. La sanction de la violence est la prérogative de l’État, qui est le seul habilité à imposer de manière légitime une autre forme de violence pour rendre justice aux victimes, c’est-à-dire une sanction qui peut aller jusqu’à l’emprisonnement. Or l’Église catholique se conçoit comme un groupe indépendant capable de sanctionner elle-même ses membres. Cela remonte au concept ancien de « Societas Perfecta », développé pour lutter contre l’ingérence des États dans les affaires de l’Église. La réalité est que l’Église n’a pas la capacité de juger et de sanctionner à leur juste mesure des actes de l’ordre de la criminalité. Ce n’est pas son rôle. Le droit canonique doit être vu comme un droit disciplinaire : une faute professionnelle est commise, une sanction disciplinaire tombe – par exemple la perte de l’état clérical.

L’Église de France souhaite préciser, avec les dicastères romains concernés, les procédures et les critères de publication des faits et des sanctions. Que peut-on espérer du Vatican ?
C’est très difficile à dire. Le Vatican est une arène politique. La curie, ce sont des hommes (et quelques femmes). Dont beaucoup d’évêques. On peut craindre qu’ils décident de serrer les rangs. Il y a aussi des gens de très bonne volonté qui font de leur mieux, mais sont souvent submergés de travail. Le Vatican peut aider les évêques français à clarifier les procédures, mais il va prendre en compte la dimension universelle de l’Église et donc être très prudent : si une Église, dans un pays, modifie ses manières de faire avec la bénédiction de Rome, on peut s’attendre à des répliques ailleurs. C’est le droit universel de l’Église qui est en jeu. Mais le Pape François pourrait continuer à encourager une plus grande autonomie et responsabilité des conférences épiscopales, ce qui permettrait d’accélérer les choses.

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